La représentation des mafieux par Scorcese est plus réaliste et plus juste que celle de Coppola, et son arrière-fond est bien plus effrayant : la bêtise et la violence sont si crues qu'elles sont dures à supporter, à regarder ou entendre, et à vivre même par procuration dans le confort d'un cinema.
Scorcese atténue toute cette répulsion avec de l'humour, une ironie cinglante (souvent en voix off) qui semble un peu en décalage avec la brutalité des scènes.
Mais il n'y a jamais chez Scorcese de magnificience dans les sentiments et dans les actions des gangsters, même pas partiellement, telles que Coppola la donne à voir avec la représentation des mafieux dans Le Parrain.
Le cinema de Coppola instaure une distance fictionnelle - on nous raconte une histoire, une saga, une tragédie grecque - et c'est peut-être ce qui fait que nous allons apprécier, déguster même, le jeu de Brando, de De Niro, celui de Pacino ou celui de Al Lettieri et de Andy Garcia, de Sofia Coppola et de Diane Katon... Nous suivons l'intrigue et le jeu des acteurs et nous voulons même revoir ces films car nous sommes heureux et émerveillés : quel spectacle !
Alors que, avec les Affranchis de Scorcese ou avec Means Streets bien avant, comme avec Casino, Gangs of New York, ou Les infiltrés, ou même Taxi Driver, on appréhende de les revoir, ces pourtant excellents acteurs, qui sont parfois les mêmes que chez Coppola : Joe Pesci, Ray Liotta, et même De Niro ou Jack Nicholson sont dérangeants. Ces films sont très durs.
En partie, c'est peut-être le même problème que nous rencontrons en nous mêmes pour décider, choisir entre une fiction et un documentaire : il y a pour cela un saut psychologique dans notre positionnement de spectateur que nous ne sommes pas toujours prêts à assumer.
Pour moi - est-ce une particularité psychologique personnelle ? - c'est encore pire si le documentaire rapporte une histoire criminelle authentique. Je ne peux pas voir des histoires de tueur en série qui ne sont pas des "fictions" et rien ne me dérange plus qu'un interview de vrai tueur en série qui raconte ses exactions à un journaliste ou à un criminologue : je l'évite, je ne veux ni ne peux le voir ni l'entendre car je suis épouvanté. Et pourtant, j'apprécie beaucoup "Le Silence des Agneaux" (ce n'est qu'un film ?) ...
C'est pourquoi les Affranchis, extraordinaire opus sur la mafia américaine, n'aura jamais pour moi l'aura majestueuse du Parrain : la part en moi-même du spectateur qui veut rêver l'emporte sur celui qui veut savoir.
Tous les auteurs de romans hard boiled ont exploité notre complaisance depuis l'origine. Ils mettaient leurs qualités littéraires au service de l'édition populaire des pulps car elle était lucrative, comme l'exposa un jour l'un d'entre eux avec franchise et modestie dans ses interviews, le controversé mais talentueux Mickey Spillane. Il écrivit dans un de ses romans à peu près ceci, qui concernait tous ses livres et aussi ceux des autres auteurs : tu sais très bien ce qui se passe sous tes yeux dans la vraie vie, mais tu préfères ignorer ce cauchemar réaliste et te plonger dans le rêve, à l'abri, dans un roman qui camoufle en fiction la triste réalité qui t'entoure. Ce résumé de notre engouement pour le polar n'est pas loin de l'accroche baudelairienne des Fleurs du Mal : "Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère".
(Note de 2020 publiée en Aout 2025)
Remarque du jour :
Scorcese continue dans cette veine, creusant toujours le même sillon avec The Irishman, puis Killers of the Flowers Moon. Au final, il lèguera une oeuvre monumentale de lucidité, inégalable, sur le gangstérisme américain.