Il y a dans Les Affranchis une énergie qui crépite comme une allumette qu’on frotte trop vite. Scorsese orchestre ce trajet criminel comme une traversée en apnée, où chaque plan semble surgir au bord du précipice. Rien n’est figé : les trajectoires se cabrent, les destins accélèrent, la violence s’infiltre partout, même dans les gestes les plus anodins. C’est cette vitalité presque insolente qui fait du film l’un des sommets du cinéma de gangster moderne.
Scorsese ne filme pas la mafia comme une forteresse romantique mais comme une communauté instable, traversée de loyautés voraces et de trahisons en cascade. On est invité à la table, à la cuisine, dans les coulisses et dans les motels miteux. Le film nous offre les coulisses du rêve, et surtout la démonstration de sa décomposition.
Henry Hill (Ray Liotta) glisse du désir de reconnaissance à l’engloutissement, happé par un tourbillon de fric, de coke et de paranoïa. Sa chute n’a rien d’héroïque : elle est technique, presque mathématique, comme si tout était écrit dès le premier regard émerveillé posé sur un capo.
Joe Pesci, quant à lui, traverse l’écran tel un éclair mal arrimé. Chaque réplique fuse avec une intensité qui dérange. Son personnage est l’un des plus incontrôlables du cinéma américain, suffisamment imprévisible pour que le spectateur lui-même craint de respirer au mauvais moment. De Niro, lui, joue la montée de la violence comme une variation intérieure, silencieuse, une menace qui s’élargit lentement jusqu’à occuper tout l’espace.
La mise en scène, nerveuse mais jamais brouillonne, épouse la subjectivité d’Henry Hill : le fameux plan-séquence du Copacabana n’est pas un simple tour de force technique, c’est une promesse. Celle d’un monde où tout semble possible tant que l’argent coule et que les portes s’ouvrent d’elles-mêmes. Le montage de Thelma Schoonmaker, précis comme une lame de rasoir, donne au film son rythme haletant, ce battement cardiaque qui nous poursuit longtemps après la dernière image.
Voir Les Affranchis aujourd’hui, c’est mesurer à quel point Scorsese a redéfini les codes du genre : réaliste sans être documentaire, ample sans être opératique, brutal sans complaisance. C’est un film qui griffe, qui bouscule, qui s’incruste. Et même si l’on connaît l’issue, on se laisse encore une fois entraîner dans cette spirale qui court à toute allure vers l’effondrement.