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La poésie si singulière du cinéma de Wenders avait jusqu’alors tenu à un état de fait, celui d’une errance ou d’une stagnation au cours de laquelle émergent les réflexions ou sensations que le temps fou du quotidien ne permet pas. Une temporalité favorable aux personnages créateurs, doubles d’un cinéaste qui, par l’écriture, sublimait ces latences et creusait sa fascination sur la capacité du cinéma à leur donner du sens.


Les Ailes du désir introduit une nouvelle donne sur ce canevas, à savoir le merveilleux. Alors qu’il a déjà en tête la science-fiction ambitieuse de Jusqu’au bout du monde, le cinéaste passe par un sas plus modeste, celui des anges et de leur présence circonscrite à un seul point du globe, à savoir Berlin.


Cette posture annoncée dès le titre original (Le ciel au-dessus de Berlin) est riche à plus d’un titre. Si l’on s’en tient au contexte, c’est, déjà, la possibilité de voir la ville par-delà son mur, dont les jours sont certes comptés, mais qui est encore bien présent. Une ville marquée par l’histoire, dans laquelle un tournage permet une fois encore au traumatisme nazi de refaire surface et d’explorer ses souterrains, au sens propre comme au figuré. Une ville au carrefour des cultures, où le cinéma, le cirque, la littérature et surtout la musique chantent la mélodie d’âmes esseulées et en perte de repères.


L’ange écoute les hommes, de la même façon que le cinéaste les portraiture : ce sont là les plus belles scènes que ces immersions dans la conscience des individus, notamment dans ce sommet de la bibliothèque, alliant l’élégance des travellings magnifiant les architectures aux soliloques murmurés des occupants. De temps à autre, l’enfant, figure de l’innocence, regarde un ange dans les yeux, transgression touchante de la part de Wenders qui prétend parler à l’âme, et nous invite à nous faire baisser la garde pour nous rendre plus disponibles à son discours.


Le mélange des genres affecte toutes les strates du film : c’est le passage du noir et blanc à la couleur, bien entendu, mais aussi le jeu sur les intertextes cinématographiques, la ville résonnant comme un terrain de jeu pour le film noir, un genre de prédilection pour le réalisateur qui n’a jamais caché son admiration pour l’âge d’or du cinéma américain. La figure de Peter Falk, à la fois témoin de ce continent fantasmé et du règne des anges déchu permet une jonction tout à fait réjouissante entre l’usine à rêve et l’idée d’un au-delà mystique.


Dans cet hors-temps de l’éternité favorisant une contemplation idéale pour le créateur (qu’il soit Dieu, ange ou cinéaste), la quête va donc se faire à rebours : ou comment désirer le poids d’un corps, et l’opportunité de dire « jetzt ». Savante complémentarité aux thématiques de prédilection de Wenders, qui, n’en déplaise à la plainte continue des hommes sur leur débile condition, trouve en eux les dispositions uniques qui font leur grandeur.


On peut reprocher au film quelques longueurs, notamment dans ses passages de monologues ou d’échanges un peu verbeux : Wenders semble vouloir mettre sur un pied d’égalité la littérature avec les autres expressions, qu’il s’agisse de la voix off des anges ou de celles des humains. C’est pourtant avec l’image (ces visions de surplomb sur la ville, cette exploration de ses différentes couches (la rue, les étages, les toits), la voltige intermédiaire entre la terre et les cieux qu’est le trapèze de Marion, qu’il s’en sort le mieux, ainsi que par le recours à la musique (ces sublimes incursions de Nick Cave, qui me valurent, enfant, la découverte de ce génial torturé) qui transcende et fascine dans des scènes qui permettent d’atteindre l’alchimie convoitée.


Curieux et bel objet que cette œuvre qui a vieilli sans pourtant perdre de son universalité : dans un lieu aux enjeux minéraux (un mur, une Histoire), sur un couple aux désirs universels, Wenders déclenche des épiphanies qui sont la signature de son cinéma, à la fois détaché et mélancoliquement lucide sur la fragilité humaine.


(7.5/10)

Sergent_Pepper

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