Une fois n'est pas coutume, il faudra passer outre l'emphase accordéonnée du titre français pour accéder à la moelle de Cheatin', le nouveau film de Bill Plympton. Car de "cheating" il s'agit bien pour le couple au centre du film, après une éblouissante scène de rencontre dans une fête foraine : passé le bref moment d'idylle initiale, Jake trompe Ella tout le jour durant dans une chambre d'un motel piteux, et elle, désespérée, tentera d'abord de le faire tuer avant, avec l'aide d'un magicien, de tricher en se fondant dans le corps de toutes les femmes qu'il satisfait. Transposer sur le terrain d'une animation fantasmagorique, complètement anarchique la bataille amoureuse, voilà une idée brillante autant que, je dois l'avouer, très déroutante pour moi dont c'était la première expérience de ce cinéaste : les dessins, se jouant de la perspective, déformant grotesquement les corps, ne sont qu'un chaos de formes primaires et minimalistes où toute la place est laissée aux visages hypertrophiés et sur-expressifs, où les yeux explosent de leurs orbites et les bouches sont des gouffres engloutissant l'écran.

Cette esthétique s'avère redoutablement efficace et raccord avec le propos, l'incarnant de manière particulièrement intense et comme seule l'animation pouvait le faire. Le film donne à voir les amants comme de véritables monstres de désir, de jalousie primale et de souffrance, qui ne s'expriment pas par des mots mais par des manifestations primaires et pulsionnelles : des rires compulsifs, des larmes qui coulent à flots continus formant une traînée ruisselante derrière chaque personnage, des cris de jouissance pure ou de douleur paroxystique...Une bestialité dominante qui, malgré son incontestable puissance évocatrice, peine aussi (du moins pour moi) à susciter une réelle empathie, tant cette vision hystérique et foraine de l'amour et du corps, toujours au bord de la surchauffe, tend et épuise les nerfs. Mais la cohérence visuelle du film est redoutable, sa vision des amoureux comme êtres suprasensibles constamment au bord du pétage de plombs est saisissante : ces Amants Electriques sont sans doute un grand coup de jus donné au cinéma d'animation moderne, mais j'imagine que, novice de Plympton, j'ai été trop ébouriffé pour l'apprécier à sa juste valeur.
jackstrummer
6
Écrit par

Créée

le 29 avr. 2014

Critique lue 385 fois

jackstrummer

Écrit par

Critique lue 385 fois

5

D'autres avis sur Les Amants électriques

Les Amants électriques

Les Amants électriques

10

cinematraque

349 critiques

Une ode à l'amour fou !

Depuis son premier court-métrage en 1977, son style se singularise par sa grande liberté (le réalisateur produit lui-même toutes ses œuvres à grand coup de publicités et de crowdfunding), ses idées...

le 22 avr. 2014

Les Amants électriques

Les Amants électriques

6

jackstrummer

70 critiques

Les plombs qui pètent

Une fois n'est pas coutume, il faudra passer outre l'emphase accordéonnée du titre français pour accéder à la moelle de Cheatin', le nouveau film de Bill Plympton. Car de "cheating" il s'agit bien...

le 29 avr. 2014

Les Amants électriques

Les Amants électriques

6

Gritchh

361 critiques

Suranné

Les dessins animés long métrage pour adultes (je veux dire : non majoritairement destinés aux enfants) sont suffisamment rares pour mériter notre intérêt et notre respect. Les personnages et les...

le 30 avr. 2014

Du même critique

Last Days of Summer

Last Days of Summer

4

jackstrummer

70 critiques

Tutti frutti summer love

Young Adult a représenté pour Jason Reitman un tournant plutôt désagréable : de satiriste tendre et gentillet auteur de trois premiers films charmants, il devenait soudain, adoubé par le public...

le 3 mai 2014

Only Lovers Left Alive

Only Lovers Left Alive

5

jackstrummer

70 critiques

YOLO

Après celle en pédant aux moeurs distendues de Von Trier, la tendance de ce début d'année est à la mise en abyme des cinéastes confirmés dans des films de genre à clé, où l'ombre d'un égo envahissant...

le 22 févr. 2014

La Voie de l'ennemi

La Voie de l'ennemi

3

jackstrummer

70 critiques

Indigeste

Ah, le tourisme cinématographique, quel fléau ! C'est au tour de Rachid Bouchareb de satisfaire sa faim de grands espaces et de cow-boys au grand coeur en transposant ses apatrides d'Indigènes à la...

le 13 mai 2014