Dans la vie, faut savoir pardonner… mais pas trop.

Jean-Marie Poiré signe ici un chaos contrôlé qui, derrière ses gags et son montage frénétique, fonctionne comme une expérience méta sur l’absurde appliqué au cinéma populaire français des années 90.


Le comique à la française, c’est souvent la collision frontale entre classes sociales, tempéraments et registres de jeu. Ici, Depardieu, colosse de la magouille virile, et Clavier, incarnation de la morale coincée, se retrouvent contraints de coopérer. Le choc des univers est amplifié par le jeu physique, les dialogues mitraillés et les ruptures de ton, marque de fabrique de Poiré. Mais ici, il ajoute une touche supplémentaire de folie pure : les doubles.


Car dans Les Anges gardiens, chaque personnage a son “ange gardien” — une version décalée, inconsciente, qui incarne tout ce qu’il refoule. C’est là que le film devient plus qu’une comédie d’action : c’est presque une fable psychanalytique sur la coexistence du moi social et du moi sauvage. Le double, ici, n’est pas juste un gag visuel, c’est la matérialisation de la voix intérieure : celle qui dit ce qu’on n’ose pas dire, qui agit sans filtre, qui ridiculise les codes qu’on s’impose.


Ce concept donne lieu à des scènes totalement improbables, où Depardieu et Clavier se parlent littéralement à eux-mêmes par ange interposé. Philosophique sans en avoir l’air, le film montre qu’on ne s’accomplit vraiment qu’en intégrant son double : le truand doit assumer sa tendresse, le prêtre sa colère. Sous le vernis burlesque, c’est une variation comique sur l’unité intérieure et la libération des pulsions.


Le scénario, sous ses airs de comédie déjantée, est donc plus original qu’il n’y paraît : un tandem improbable embarqué dans une intrigue internationale mêlant enlèvement, mafia hongkongaise, faux miracles… et introspection inconsciente. C’est un “polar burlesque” rare dans le cinéma français, où le récit policier sert surtout de prétexte à un ping-pong comique permanent.


Et puis il y a les répliques pas piquées des hannetons :

« C’est un signe du Seigneur ! » – quand la foi devient running gag.

« Eh ben mon p’tit pote… » – déclencheur officiel de catastrophe.

« Mais c’est pas possible, il a un cerveau de moineau ! » – diagnostic médical made in Clavier.

« Oh mon Dieu… mais vous êtes complètement frappé ! » – résumé du film en une phrase.


Une galerie de seconds rôles bigger than life complètent ce carnaval où rien n’a de sens et tout en a un. Poiré joue sur l’accumulation : pas un répit, pas un silence, chaque scène pousse un cran plus loin que la précédente, comme une démonstration que l’absurde peut être une méthode narrative à part entière.


Les Anges gardiens reste une pépite sous-cotée : du comique français pré-stand-up, qui ose tout, et qui, mine de rien, nous rappelle que parfois, il faut écouter son ange intérieur — même si c’est un parfait taré.

guipolgpl
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le 8 août 2025

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