[Critique à lire après avoir vu le film]

Genèse du projet

Stephen Frears est plus connu pour ses chroniques sociales engagées, à l'instar de son compatriote Mike Leigh, que pour ses films noirs, même si cet opus n'était pas son coup d'essai en la matière. Martin Scorsese voulait réaliser une adaptation du roman éponyme de Jim Thompson - écrivain de polar réputé pour sa noirceur - mais il était occupé par Les Affranchis. Il fallut donc faire un choix. Scorsese ne renonça pas pour autant au projet : il le produisit, et fil appel pour cela à Stephen Frears, dont il pensait qu'il apporterai un renouveau au genre, dans l'idée du Nouvel Hollywood.

C'est peu de dire que le projet se monta avec difficulté. Le scénariste pressenti, Donald E. Westlake, déclina l'offre, trouvant le roman trop sombre et peu intéressant. Frears lui opposa une autre vision du roman : ce n'était pas le destin de ce jeune arnaqueur qui l'intéressait, mais celui de sa mère. Convaincu, Westlake se mit au travail mais le scénario ne plut pas du tout à Frears ! Tous les deux sélectionnèrent alors les passages à conserver, ce qui aboutit à un script satisfaisant.

Stephen Frears a voulu, selon le souhait de Scorsese, proposer une relecture du film noir. Il en a gardé quelques marqueurs. Ainsi a-t-il choisi, pour le rôle de Lilly, Anjelika Huston en raison de sa ressemblance avec Barbara Stanwyck, la femme fatale d'Assurance sur la mort, et il a tourné certaines scènes dans le bâtiment où se déroule le célèbre film de Billy Wilder. A Annette Bening qui joue Myra, il a demandé de visionner de nombreux films noirs avec Gloria Grahame, afin que son jeu colle à celui de cette autre actrice emblématique du genre. Le film s'ouvre par une voix off (celle de Scorsese), là aussi dans la tradition du genre. Le superbe plan final sur Lilly descendant en ascenseur est un clin d’œil au Faucon maltais. Pour autant, on ne verra pas de bureaux aux stores baissés ni d'ombre projetée sur les murs, et Frears s'est ingénié à brouiller les repères temporels : si les tenues féminines font bien années 40, celles des hommes font plutôt années 80, les voitures années 70 et, dans la scène finale de duel entre Lilly et Roy, on entend un hélicoptère au loin, marqueur des années 90.

The Grifters réunit trois arnaqueurs aux profils différents, ayant pour point commun le Y dans leurs prénoms. Ils nous sont chacun présentés, avant d'être réunis à l'écran par un split screen. Lilly est une pro aguerrie : elle influence les paris de courses hippiques, pour le compte d'un bookmaker véreux, Bobo Justus. Son fils Roy, qu'elle a perdu de vue depuis 8 ans, est un petit joueur : il vit d'arnaques minables, comme le coup du billet de 20 $ (on commande une boisson en montrant un billet de 20 $, qu'on remplace au dernier moment par un billet de 10 : si le serveur est inattentif, on boit à l’œil et gagne de l'argent). La compagne de Roy, Myra, a connu des arnaques juteuses par le passé, jusqu'à la mort de son associé. Elle rêve de remettre ça avec Roy.

On suit le parcours de chacun des protagonistes.

Lilly, Roy, Myra

Lilly escroque son patron à chaque course, planquant dans son coffre les biftons qui s'accumulent dans une mallette. On pourra trouver peu crédible qu'elle le fasse sur un parking de plein air, au vu et au su de tout le monde, imprudence qui la perdra puisque c'est ainsi que Myra découvrira sa combine. Ce n'est pourtant pas cette entourloupe qui lui vaudra une correction de la part de Bobo Justus (Pat Hingle) mais un loupé dans une course, dû au fait que Lilly s'occupait de son fils à l'hôpital. La scène est assez forte : Bobo demande à Lilly de placer des oranges dans une serviette (référence au Parrain, où ce fruit revient avec insistance ?), celle-ci sachant très bien que cette arme improvisée peut créer des lésions irréversibles. Lorsqu'il la brandit, le script prévoyait que Lilly urine, de peur - Anjelica Huston refusa d'abord le film à cause de cette scène qu'elle trouvait humiliante. Ce "détail" a été coupé au montage. Dommage, peut-être. Toujours est-il que la sanction sera moins lourde : "seulement" lui écraser son cigare sur la main. Une fois la punition infligée, les deux devisent comme de bons amis, même si Bobo prend soin de suggérer une menace latente. Cette scène est intéressante en ce qu'elle montre une Lilly fragile, tournant le dos à la femme fatale des films noirs. Anjelica Huston rend parfaitement ce mélange d'assurance et de fragilité.

Roy, lui aussi, planque ses billets, mais dans le dos d'un tableau de clown au mur. Pour lui, l'arnaque est une addiction. On le voit quand, lors d'un voyage en train avec Myra, il ne peut s'empêcher d'aller soutirer leurs dollars à un groupe de matelots en utilisant des dés. Dans le bonus du Blu-ray, l'historien du cinéma Nachiketas Wignesan explique que Jim Thompson souffrait d'une addiction à l'alcool et que la dépendance à l'arnaque en est une transposition. Intéressant. Roy voudrait, peut-être, décrocher, d'où son refus de se lancer dans le coup proposé par Myra. Pas question, pour autant d'obéir à cette mère dont il cherche à se détacher. Le visage juvénile de John Cusak convient bien à ce petit marlou navigant, lui aussi, entre assurance et fragilité.

Myra, enfin, tire le diable par la queue, vendant son corps pour payer son loyer. Aguicheuse, provocatrice, elle s'oppose au couple Lilly-Roy. La très craquante Annete Bening, déjà remarquée dans le Valmont de Milos Forman - réponse aux Liaisons dangereuses de Frears ! -, n'hésite pas à donner de sa personne, apparaissant à deux reprises entièrement nue. "Je ne suis pas folle de ce type de séquences" a-t-elle déclaré. "Elles sont souvent gratuites et salaces, mais elles se justifient ici pleinement."

Duel(s)

Envoyée un jour à Los Angeles, loin de Baltimore où elle a fait sa vie, Lilly décide de rendre visite à son fils. Elle tente de le dissuader de poursuivre dans la voie qu'il s'est choisie : il n'a pas, selon elle, les tripes nécessaires pour ce boulot-là. Les tripes ? Justement, Roy vient de faire une hémorragie interne suite à un coup de barre dans le ventre asséné par un barman ayant repéré l'arnaque au billet de 20 $ (cette péripétie imaginée par Jim Thompson viendrait d'un ulcère à l'estomac qui le faisait souffrir). C'est à l'hôpital que les deux femmes vont se rencontrer. L'échange tourne vite au vinaigre : Myra aimerait débarrasser Roy de cette mère trop possessive, quand Lilly embauche l'infirmière de garde afin que son fils "la baise", éloignant cette Myra perçue comme dangereuse. Roy se trouve ainsi au centre d'une lutte de pouvoirs. Mais il se montre soucieux de son indépendance, vis-à-vis de sa mère (dont il refuse qu'elle paie les frais d'hôpital) comme de sa compagne (avec qui il refuse de s'associer, suivant le conseil de l'arnaqueur qui l'a formé dans sa prime jeunesse, incarné par Eddie Jones).

Devant le refus obstiné de Roy, Myra imagine soudain une histoire d'inceste avec Lilly. Sa jalousie devient alors dévastatrice : elle va dénoncer Lilly à Bobo afin de l'inciter à fuir, la suivre jusqu'au motel près de Phénix, tenter de l'étrangler. Mais les choses ne vont pas se passer comme elle l'espérait, la prévoyante Lilly s'étant endormie à proximité de son flingue muni d'un silencieux. Exit Myra.

Reste un ultime duel, entre Lilly et Roy. Lilly n'a pas mis longtemps à "déchiffrer" ces deux tableaux jumeaux de clown. Son fils la surprend tentant de lui dérober son magot. L'argent patiemment amassé par Roy pourrait permettre à sa mère de refaire sa vie : elle sait que Bobo ne se contentera pas de la version officielle suivant laquelle elle se serait suicidée. Roy, qui est sans cesse celui qui dit non, refuse obstinément, l'invitant à décrocher, comme il hésite lui-même à le faire. Mais Lilly a l'arnaque dans le sang : elle ne saurait rien faire d'autre. Elle tente alors un coup, affirmer qu'elle n'est peut-être pas sa mère (il est vrai que Huston et Cusak ne se ressemblent guère...) et s'approcher très près des lèvres de Roy. Instant vénéneux, finalement repoussé par Roy. Lilly s'empare alors de la valise, la lance au visage de Roy, tué net par un éclat de son verre. Référence à l'alcoolisme qui tuait à petit feu Jim Thompson ? Possible. Je ne suis pas sûr de la crédibilité de cette scène : qu'un bout de verre puisse ainsi venir se planter dans le cou de Roy et l'égorger ?... Question en suspens.

La réaction de Lilly est poignante : tout en hurlant de douleur, elle ramasse quand même l'essentiel des biftons jonchant le sol avant de quitter l'appartement. L'instinct de survie tout autant que l'instinct maternel.

L'inceste suivi de la mort évoque le mythe d’Oedipe. On sait que Jim Thompson était lecteur de Sophocle. Un mythe ici inversé puisque c'est la mère qui tue le fils, après avoir tenté une relation sexuelle. La mort de Roy, comme chez Sophocle, survient involontairement. La tragédie grecque est l'une des sources du film noir, auquel Frears fait ici une ultime référence.

Fil rouge

A mesure qu'elle se rapproche de Roy, Lilly se transforme : alors qu'on la découvrait dans un tailleur crème, elle revêt à l'hôpital une tenue rouge qui devient rouge vif à la fin du film. Myra, elle, est d'emblée vêtue d'un rouge agressif, couleur de la passion et du sang. Cette couleur est bien le... fil rouge du récit : le sang qui baigne le corps de Roy à la fin du film et tache les billets de banque répond à celui qu'avait utilisé Myra pour faire croire à sa mort et ainsi réussir son arnaque. La tache rouge sur la main de Lilly, marque du cigare appliqué par Bobo Justus, est le détail qui permet à Roy de comprendre que le cadavre qu'on lui a demandé d'identifier n'est pas sa mère mais Myra. Il nous vaut un très beau plan dans la scène du duel.

Un autre fil rouge est constitué par la superbe musique d'Elmer Bernstein. Pas de lien de parenté avec Leonard semble-t-il, et pourtant sa composition à 5 temps organisés en 123 123 12 12 rappelle le rythme du I Like to live in America de West Side Story. Omniprésente, sa B.O. n'est pas, pour une fois, ressentie comme envahissante tant elle ponctue avec justesse l'action.

* * *

De fort belles choses, donc, à commencer par l'interprétation. Elle compense une réalisation parfois académique - qu'on pense, par exemple, au premier dialogue entre Lilly et Roy dans l'appartement de ce dernier, filmé platement en champ/contrechamp. Autre travers : qu'il s'agisse de dés ou de paris hippiques, la mécanique des arnaques reste passablement nébuleuse. Mais le principal point faible du film est certainement l'histoire, un peu trop elliptique et manquant de poussées d’adrénaline. Frears a expurgé le récit de quasiment tous les flashbacks, qu'il trouvait trop explicatifs - ainsi, lorsqu'il est dit que Lilly a eu Roy à l'âge de 14 ans. Il n'en a conservé que deux, l'apprentissage de l'arnaque par Roy auprès du vieux pro et le plumage du pigeon par Myra et son associé. Le film, c'est certain, y gagne en rythme, mais il ne parvient pas pour autant à passionner. Le matériau de départ semble en cause. La première impression est parfois la bonne.

7,5

Jduvi
7
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le 9 juil. 2026

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Jduvi

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