Il y en a qui croient toujours que le cinéma belge ne fait rien à part Poelvoorde ; il y en a qui n'ont pas encore compris que Bouli Lanners n'était pas un bonhomme de neige, que Fabrice du Welz avait apporté plus au cinéma fantastique en deux films que dix ans de concurrence européenne surexposée, que Joachim Lafosse et les frères Dardenne avaient soulevé plus de questions sur la famille et l'identité que la quasi-totalité des indés estampillés Sundance chroniqués par Caroline Vié. Ceux-là comme les autres pourront être tentés de ranger les Barons aux côtés du Dikkenek d'Olivier van Hoofstadt, et d'ailleurs même en s'y connaissant on peut confondre le film avec une émule belge discount de Taxi si on se contente de l'affiche, laide et vulgaire, qui est à peu près aussi représentative de son produit qu'une pub pour dégraissant miracle. Les Barons, ce sont d'abord des gueules, en tête desquelles le trop rare Nader Boussandel, méconnu compagnon de route d'Edouard Baer (lequel apparaît dans le film, peu mais bien, au point de signer l'une de ses performances les plus remarquables au cinéma) depuis l'attachante débâcle Akoibon. Autour de lui gravite un conglomérat de Belges plus ou moins arabes, peu connus mais naturels, sympathiques et haïssables, caricatures de coolitude et de monstruosité, qui ensemble forment une radiographie paradoxalement fantaisiste et crédible, moins de Bruxelles, que de la ville en général, l'espace urbain contemporain, que Ben Yadir capture avec une efficacité naïve, par des plans courts mais vrais, une chaussure fichée sur un auvent troué, un vieillard marchant dans une rue taguée, le pare-brise d'un bus au travers duquel se reflète une rue mouillée et déserte. Le film entretient cette recherche du chemin le plus court vers une certaine vérité, sans pour autant jamais tomber dans la vulgarité ni la facilité, toujours secondé par une photo vaguement morose du meilleur effet, par un montage au cordeau qui le fait parfois tendre vers le clip sans que cela ne le desserve jamais, parce qu'il est malin.
Les scènes sont très écrites et très spontanées en même temps, chacune affirme sa propre couleur grâce au jeu des acteurs, à une lumière assez émouvante, à des renforts sonores et visuels astucieux. La manière qu'a Boussandel de s'adresser à la caméra, certaines trouvailles de mise en scène un peu kamikazes (les flashbacks annoncés par un écriteau, la transformation du décor en scène de théâtre) donnent au film d'irrésistibles élans de vigueur enfantine. Les Barons sont des losers, des chômeurs qui ne font rien de leur vie, parlent mal, la prouesse du film est d'arriver à les rendre attachants et haïssables dans la même séquence, de tirailler le spectateur entre empathie et rejet dans une subtile associations de dialogues drôles puis tranchants, une perpétuelle alternance de points de vue qui donne parfois le tournis mais le plus souvent passionne, laisse dans l'attente du prochain coup d'éclat. Le personnage central est un humoriste, ce que respecte Ben Yadir en donnant à son film une légèreté, une drôlerie étonnamment maîtrisées, à la fois efficace et maladroite, mais calculée dans sa maladresse. Il sait aussi se faire plus grave, dans un sens comme dans l'autre, vers un lyrisme relativement émouvant lorsqu'il aborde l'amour ou, inversement, vers une violence sourde à la limite du malaise quand il appuie sur le côté sombre de ses personnages, qui avant tout restent des paumés et des exclus et qui le rappellent lors de séquences en rupture choquante mais bienvenue avec le ton général. Arrivé au générique de fin, on hésite en fait à dire si le film tend vers un ton en particulier ; ce faisant on reste cependant étonné par sa cohérence, la maîtrise de son propre discours, dont l'ambition semble être d'épouser successivement toutes les facettes de ses personnages, à la fois sympas et monstrueux, minables et héroïques, tristes et amoureux, brûlant par intermittences d'un feu vital qu'on éteint par le souffle d'une blague pourrie ou par le choc d'un coup de poing en plein visage. Son canevas est classique, mais pourtant très pertinent, renforcé par un sens du rythme, une inventivité, une grâce visuelle (même les ralentis sont beaux !) qui l'enveloppent dans une noblesse assez singulière. Sur leur créneau, ces Barons sont relativement seuls, oscillant joliment entre drôlerie et gravité, espoir et fatalisme, ils apporteront même aux (anciens) gamins des 90's la douce nostalgie de ces films de jeunes un peu paumés, résonnant comme un écho contemporain au fameux "Le ciel, les oiseaux et ta mère" dont on retrouve par ailleurs le fantastique Julien Courbey, au moins aussi drôle qu'à la grande époque. Avis aux connaisseurs, donc.
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