C’est dans le formalisme pur et dur que l’auteur donne sa substance à une œuvre désenchantée qui ne se contente pas de déambuler malgré sa longueur et ses artifices anti-spectaculaires. Chronique esthétisante plus que complaisante de la misère sociale, Les Chiens Errants est aussi l’œuvre d’un cinéaste en colère. A sa manière, âpre et austère, il dénonce l’injustice d’un monde en décrépitude qui se fait fi de l’innocence. Cependant son film aurait gagné à plus de profondeur psychologique et moins d’atermoiements.
Même si les actes sont induits par leur profonde désespérance, que les images se suffisent à elles-mêmes pour décrire le quotidien des rejetés de la société consumériste, la paupérisation, la crise du logement, l’ubérisation, Tsai Ming-Liang dépeint l’implacabilité de cette réalité de manière un peu trop statique. Ou quand la sublimation esthétique demeure le dernier acte désespéré de l’artiste face à l’inacceptable.
Malgré ce regard poseur que certains considéreront comme maniéré et vain, ces longs plans séquences s’attardant sur le cheminement d’une larme sur un visage, il y a dans cette volonté de réminiscence d’un humanisme consumé, le point de vue d’un grand esthète désespéré, l’artiste crachant son dépit sur une toile.
Sans doute trop poseur, déambulatoire au possible et presque éteint par sa manière d’étirer le temps comme la flamme d’une bougie qui danse ses derniers soubresauts avant de nous plonger dans l’obscurité, cette œuvre d’esthète désespéré n’en demeure pas moins une grande et belle proposition de cinéma à la plastique remarquable, et parvient malgré toutes ses entraves, à toucher au but en parvenant à émouvoir et à interroger. N’est-ce pas là l’apanage des œuvres profondes ?