Un drame a eu lieu.
Le cinéma de Tsai Ming Liang a pris conscience de lui-même.
Ouais. Le coup classique... ça arrive aux meilleurs. Depuis le temps que l'élite du cinéma d'auteur, France en tête, l'appelle Maître Tsai et lui lèche son beau crâne lisse, fallait bien que ça lui tombe dessus.
Est-ce que ça mérite un 5/10 ? Peut-être pas. C'est sans doute excessif. Mais si je punis pas Tsai, qui va le faire ? Je sais qu'il pardonnera ma violence, nous sommes bons amis.
Il filmait le lien invisible et fragile entre les humains, il ressentait le réel, le vrai, le temps, la matière, la solitude, la vie. Goodbye Dragon Inn, Vive l'amour, la Rivière, the Hole... mais quelle filmographie, ces sommets qu'il a atteints, merde ! Et voilà les Chiens errants, et voilà Ming Liang tellement enthousiaste de son art qu'il en arrive à finalement pousser la caméra pour se mettre devant. On voit plus que lui, son arbitraire, ses couleurs, ses lumières, ses sons. C'est ultra-composé, ultra-stylisé, c'est tellement joli visuellement que ça en franchit toutes les limites de l'indécence.
Tsai ! On veut des gens qui mettent leurs bites dans des horloges et dans des pastèques ! Arrête de nous faire chier avec tes bruits de sac plastique et tes murs moisis ! Arrête de filmer pour le seul plaisir de tirer des courbes sur DVR et PT !
Plus sérieusement, le beau est dans le vrai, non ? Privée du vrai, une œuvre peut s'agiter autant qu'elle veut, composer ses lignes et ses couleurs autant qu'elle veut, elle ne dépassera pas le joli. Sans un peu de vrai, tout est sucre. Où est le vrai, Tsai ? T'es trop occupé à placer ta caméra, tes gélatines, tes micros, tu veux de la putain de belle photographie et du bordel de beau son, tu try hard tes plans, et de là tu te retrouves à filmer tes décors épurés de tout flux d'énergie. Tout est contrôlé, storyboardé, rigoureux. Sa lenteur « sentez la vie » est devenue une lenteur « sentez mon talent ». Où est le feu humain ? Tout ça pour ne même plus créer de forme, pour s'enfermer dans un système. C'est une esthétique qui en vient à se filmer elle-même, qui n'avance plus, qui n'invente plus, qui se regarde. C'est premier degré, ça manque de recul, ça se prend très au sérieux en tant qu'objet d'art. C'est devenu prétentieux, en fait, j'ai pas peur de le dire, rien à foutre, j'ai pas peur d'un vieux chauve. Tsai Ming Liang fait du Tsai Ming Liang et voilà, la chenille a pris conscience de ses pattes, comme c'est arrivé à d'autres avant lui et comme ça continuera à arriver. Un homme un peu trop aimé ou un peu trop détesté est-il condamné à stagner dans ce qu'il pense qu'on attend de lui, à devenir une caricature de lui-même ?