Pas évident de savoir s’il faut rire ou pleurer devant Les convoyeurs attendent tant s’y fait malmener un humour belge particulièrement croustillant au point de presque disparaître de l’image. Au bout d’une heure de bobine, la comédie s’est même complètement faite la malle.


Ne reste alors qu’une famille ravagée par un quotidien difficile qui essaye de joindre les deux bouts avec les idées farfelues du maître de maison, joué avec grandiloquence par Benoît Poelvoorde, délicieux salopard, comme il sait si bien l’être. D’une étroitesse d’esprit redoutable, il donne le tempo d’une comédie sociale particulièrement dramatique comme lui seul peut le faire, inspirant, par une tirade enlevée, un malaise révoltant, comme le rire, l’instant d’après, au moyen d’une grimace inspirée. Totalement investi, d’un naturel redoutable, il rappelle qu’il est le maître incontesté de cet humour pince-sans-rire bien particulier qui a fait, entre autre, la réputation de C’est arrivé près de chez vous, son fait d’arme le plus célèbre, auquel on pense forcément devant Les convoyeurs attendent.


Certains diront que les belges n’auront jamais été aussi bien représentés —ah les salauds ! :p — mais c’est la nature humaine dans toute sa splendeur qui est dépeinte ici. Comme Dino Risi pouvait le faire dans son fabuleux Les monstres, Benoît Mariage se plait à forcer les traits de ses personnages : au père tenace désespéré, convaincu que ses rejetons ne sont nés que pour le satisfaire, il oppose un fiston bonne patte qui ne sait pas dire non, une mère passive qui ferme les yeux et surtout une petite fille devenue adulte bien trop tôt.


La réelle force de cette galerie de personnages bien corsés, c’est qu’une fois introduite, elle se fait le vecteur d’une critique sociale extrêmement corrosive. A l’image du faux happy-end – deux jeunes adolescents qui n’ont aucun recul sur le monde s’apprêtent à transmettre le peu qu’ils savent à leur descendance–, la tendance n’est ni à l’ouverture aux autres, ni à l’envie de s’émanciper. Ce père aux œillères envahissantes, qui camoufle son manque d’assurance par une cruauté ordinaire, ne semble alors plus si improbable. Au contraire, il est le modèle légitime d’une génération qui se contente de reproduire le schéma de vie de ses aînés, sans se poser de question, avec plus ou moins de réussite.


Grisant.

oso
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le 5 mai 2016

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