On attribue - faussement, apparemment – à François Truffaut l’affirmation selon laquelle tout film sur la guerre finit par lui être favorable. Sa matière épique ne peut que conduire le spectateur à l’admiration, l’euphorie et la galvanisation pour un héros, un camp ou une cause. Les Damnés, premier film de fiction du documentariste Roberto Minervini, tente de se placer à contre-courant de cette tendance. Au milieu de la Guerre Civile américaine, conflit déjà vicié dans la clarté des camps, puisqu’une nation s’autodétruit, une patrouille est envoyée vers l’Ouest, à l’écart des hostilités, dans des territoires inexplorés. Le contexte guerrier se mue ainsi en virée survivaliste aux enjeux de moins en moins clairs, convoquant toute cette mythologie des voyages initiatiques durant lesquels le soldat se retrouve livré à lui-même et à la violence d’un opposant invisible : Apocalypse Now, Aguirre pour les références les plus prestigieuses, ou, dans des occurrences plus récentes, Les Colons ou Les derniers hommes.
Toute l’écriture consiste donc à gommer les éléments les plus identifiables : Minervini reprend ici les méthodes qu’il a déjà mises en œuvre dans ses documentaires semi-fictionnels, où il définit un cadre, un élément narratif de départ et laisse les comédiens interagir, ceux-ci poursuivant leur jeu même lorsque la caméra les quitte. Les personnages n’ont pas de noms, changent de cap et s’interrogent sur les raisons de leur présence, d’abord dans cette armée (Why did you join ?), puis sur ce territoire, voire dans une vie qui semble dénuée de direction, de Dieu ou de sens.
Si quelques dialogues didactiques alourdissent un brin les enjeux, l’essentiel se joue dans l’esthétique au-delà du langage – le film a d’ailleurs obtenu à juste titre le prix de la mise en scène de la section Un Certain Regard à Cannes en 2024. Le son associé aux répliques, presque murmurée, instaure une intimité en parfait décalage avec le tournage en extérieur, un sentiment de dissociation par une acuité démesurée accordée aux traces les plus élémentaires de sens : l’eau qui fuit d’une timbale, des pierres dans une main, le crépitement du feu. La splendide photo de Carlos Alfonso Corral (qui signe ici son premier long métrage) traque l’heure bleue, et isole les personnages à la longue focale dans des espaces aussi sublimes qu’illisibles : pas de ligne de front, des ennemis préservés hors de la zone de point (splendide image du soldat face aux chevaux des adversaires qui restent flous), et une ligne d’horizon dont on doit mémoriser chaque arbre pour ne pas se laisser surprendre par une nouvelle silhouette embusquée.
Le périple est passif et attentiste, et le combat lui-même, filmé en mode guérilla, se concentrera davantage sur la fuite et la recherche d’une cachette que sur l’héroïsme canonique de l’épopée. We stay ready : les hommes sans nom sont aussi presque sans âge, dans un récit initiatique clivé : celui qu’on prend pour un mentor expérimenté explique qu’il n’est là que depuis 6 mois, tandis que le jeune auquel il s’adresse reconnaît : I’m too young to know what it is to be a man. Une phrase que semblent reprendre à leur compte tous les survivants de ce crépusculaire conte philosophique, qui laissera la poésie de la neige prendre en charge les ébauches de beauté, et, peut-être, de sens de ce monde hostile et opaque.
(7.5/10)