Dès les premières scènes, les corps souillés de charbon, le feu qui brûle dans le foyer et qui se reflète sur la peau recouverte de suie et éclaire les soutiers en sueur, la fumée qui monte et tourne autour d’eux retiennent l’attention : une beauté de sous-sol, noire, sale, humide et vaporeuse émane de l’image.
De lieu sordide en lieu sordide va Bill, le soutier costaud, dans un grand rire indifférent au malheur, passant de la soute du navire à un bouge malfamé où s’égaient le temps d’une ivresse les destinées, qu’on devine misérables, d’hommes de la mer et de femmes de la nuit. Ceux-ci semblent condamnés à l’obscurité, aux sous-sols, à la marge. Il règne dans leur monde la fumée et le liquide de la corruption, la débauche y est règle de vie, la morale y est bafouée et moquée. Cependant, sous ce vernis battent deux cœurs qui, le temps d’une brève rencontre, élèveront le passager à l’éternel : du geste humblement héroïque à la nécessité physique de l’autre, la célébration publique puis privée de l’hymen celle une union qui promet de durer.
Or, à l’image de cette scène géniale de mariage improvisé, personne n’est dupe, il est clair qu’on joue la comédie : les sentiments sont sincères mais les promesses trompeuses. Comment prétendre à une union maritale, c’est-à-dire durable car pour la vie, si ses protagonistes sont un soutier voguant de port en port et de femmes en femmes, comme l’attestent ses nombreux tatouages, et une prostituée travaillant dans cette auberge où les hommes se battent pour la posséder ? Le projet ne peut qu’être voué à l’échec. Qu’à cela ne tienne ! Ces noceurs veulent d’abord « cueillir le jour ».
Autour d’une vraie rencontre, avec deux acteurs dont les regards et les gestes sont comme une parade animale visant à séduire, Les damnés de l’océan est, comme la pointe de l’iceberg, une goutte d’espoir dans un océan de malheur.