Les derniers rêveurs de l'Ouest
Avec Les Désaxés, John Huston signe un film profondément mélancolique sur la fin d'un monde. Écrit par Arthur Miller et porté par des interprètes au sommet de leur art, ce faux western est avant tout le portrait de personnages en marge, incapables de trouver leur place dans une Amérique qui change trop vite. Derrière ses grands espaces se cache une œuvre d'une tristesse infinie.
Roslyn, récemment divorcée, fait la connaissance de Gay, cowboy vieillissant, et de ses compagnons Guido et Perce. Tous vivent de petits travaux dans le Nevada, s'accrochant à un mode de vie qui disparaît peu à peu. Leur dernière chasse aux chevaux sauvages devient alors le symbole d'une lutte désespérée contre le temps et la modernité.
Clark Gable livre ici une interprétation bouleversante. Son Gay Langland semble incarner tout un imaginaire américain sur le point de s'éteindre. Derrière son assurance et son humour affleure une immense fatigue, celle d'un homme qui comprend que le monde auquel il appartenait n'existe plus. Savoir qu'il s'agit de son dernier film confère au personnage une émotion supplémentaire.
Marilyn Monroe trouve sans doute l'un de ses rôles les plus justes. Loin de son image de star glamour, elle compose une Roslyn d'une grande fragilité, mais aussi d'une profonde humanité. Son regard bienveillant devient la conscience morale du film, refusant une violence que les autres personnages considèrent comme naturelle.
Montgomery Clift, lui aussi marqué par les épreuves de la vie, apporte une sincérité désarmante au personnage de Perce. La réunion de ces trois légendes, toutes à un moment charnière de leur existence, donne au film une résonance presque documentaire. On a parfois le sentiment de voir les acteurs autant que les personnages.
John Huston filme les paysages du Nevada avec une beauté austère. Les grands espaces ne sont plus synonymes de liberté, mais d'isolement. Le western est vidé de son héroïsme traditionnel : les cowboys ne sont plus des conquérants, mais les derniers témoins d'un monde condamné à disparaître.
La célèbre séquence de la capture des chevaux sauvages constitue le cœur du film. D'une intensité remarquable, elle dépasse largement le simple affrontement physique. Huston y oppose deux visions de l'Amérique : celle qui cherche encore à vivre en harmonie avec la nature, et celle qui transforme tout en marchandise.
Le rythme contemplatif pourra sembler déroutant, mais il participe pleinement à cette atmosphère de fin de règne. Les dialogues d'Arthur Miller, souvent empreints de nostalgie, donnent au film une profondeur émotionnelle qui dépasse le simple drame sentimental.
Les Désaxés est une œuvre crépusculaire d'une grande beauté. John Huston y orchestre les adieux d'un certain cinéma américain à travers des personnages magnifiques, perdus dans un monde qui ne leur ressemble plus. Un film poignant, où la mélancolie l'emporte sur le mythe, et où chaque plan semble dire adieu à une époque entière.