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Le goût du sang
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Les mauvaises oeuvres parlent de tout pour ne rien dire. Les grandes oeuvres disent tout en ne parlant de rien. Si l'on résume ce film à sa seule intrigue, c'est le vide. Pour en profiter, comme dans une auberge espagnole, il ne faut pas oublier d'apporter son cerveau.
Certains, dont le QI voisine avec la température anale, n'y ont vu qu'une série de duels, comme ce pauvre journaliste américain, Alexander Keneas, qui n'a entendu que "woosh, clang" (sic) pendant une heure et demie. En réalité, cette longue litanie de duels ponctue une double évolution qui reflète en tout point l'expérience de la vie et se hisse même à la vision historique avec une version enrayée de la dialectique du maître et de l'esclave.
Gabriel Féraud, un gascon, fils de forgeron, voit Napoléon comme l'incarnation de la Révolution française. C'est un "volontaire" - le mot reviendra par défi dans sa bouche quand il provoquera d'Hubert en pleine retraite de Russie. Derrière la futilité du prétexte au premier duel qui inaugure la série, celui d'un mandat d'arrêt présenté chez sa maîtresse par d'Hubert, il y a une raison beaucoup plus sérieuse. Ce mobile profond refait surface quand, au cours des Cent Jours, Féraud déclare que d'Hubert est un traître à Napoléon. Il n'y a pas alors chez Féraud de volonté de nuire à tout prix à d'Hubert en le calomniant, il ne "dénonce" pas d'Hubert. Il révèle seulement comment il voit son adversaire: il le hait parce qu'il le ressent vivement comme un aristocrate, comme un imposteur, un opportuniste qui corrompt par sa présence la raison d'être de la Grande Armée.
Inversement, d'Hubert appartient à la caste dominante, et toute son arrogance d'aristocrate se révèlera finalement face aux deux pauvres épaves envoyées comme derniers témoins du dernier duel: "Vous êtes chez moi, ici, vous êtes en terre royaliste... Je suis gentilhomme (contrairement à vous), et je le resterai... Je pourrais vous faire ramener là d'où vous venez par la force... Je jure que je n'aurais qu'à murmurer pour qu'on vous retrouve là, morts, au petit jour".
D'Hubert, si bien élevé, gendre idéal, cultive une indifférence calculée qui lui permet de passer du service de Napoléon au service de Louis XVIII sans état d'âme. Certes il joue les magnanimes et prend l'initiative de demander la grâce de Féraud à Fouché quand il apprend que son adversaire figure sur une liste d'épuration pour son anti-royalisme. Le répugnant Fouché, vautré dans son fauteuil, et se vantant de survivre à tous les régimes, forme un contraste voulu avec le beau blond digne et soigné qui montre sa grandeur d'âme. Mais le contraste est beaucoup moins évident au fond. Armand d'Hubert ne se bagarre pas, il ne bat pas sa femme, il est certainement adorable envers les chiens et les enfants, bref, c'est un "gentil garçon", autrement dit c'est une tête à claques qui, certes, fait toujours "son devoir", mais toujours du côté du pouvoir, et qui se sort de tous les changements de régime avec une promotion sociale (oh, divine Providence, éternel soutien des pleins-de-fric!)
Féraud, lui, a tout perdu en perdant l'Empereur. Il refuse de se plier docilement au nouveau régime. Et il finit, pour obéir au code de l'honneur, par accepter de "vivre en homme mort".
J'ai lu quelques critiques des Duellistes, aucune ne m'a satisfait. Mais surtout, ce qui surprend, c'est que personne n'y voit ce qui saute pourtant aux yeux: la dialectique de la reconnaissance telle qu'elle est formulée par Hegel. Féraud, né "esclave" sous l'Ancien Régime, identifie d'Hubert comme "maître". Et n'aura de cesse de le provoquer en duel pour prouver qu'il est un homme libre et qu'il ne le reconnaît pas pour maître. Le processus est en passe de réussir, car tous deux reçoivent un avancement parallèle qui les oppose, momentanément, en égaux en grade au sein de l'Armée. Mais l'Empire s'effondre, et tandis que la vie de Féraud s'arrête net, celle d'Armand d'Hubert continue son ascension.
Le premier long-métrage de Ridley Scott donne donc à l'intrigue une dimension vaste et tragique qui est absente de la nouvelle de Joseph Conrad. C'est un chef-d'oeuvre.
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