Bin est un lieutenant de la pègre de Datong, ville minière appauvrie au gré des restructurations industrielles de l’état chinois. Qiao l’aime et vit dans son monde sans en faire partie, espérant que le couple quitte la ville pour s’installer là où pourra commencer une autre vie. Leur histoire bascule lorsqu’ils sont tous deux envoyés en prison après une violente altercation de rue durant laquelle sont tirés des coups de feu. Pendant une vingtaine d’année, Bin et Qiao vont s’aimer de près ou de loin, pour le meilleur et surtout le pire, sans jamais se le dire.
Les amants sont prisonniers de circonstances qui s’opposent en permanence à eux. La précarité et sa consœur la criminalité, l’infamie d’un passage en prison. Et surtout la fragilité sociale des êtres dans une Chine en mutation rapide, qui construit ou balaye des villes et déplace ou déclasse des populations entières à grands coups de plans urbains et industriels. Cette description d’une Chine des laissés-pour-compte est une habitude chez Jia, dont les personnages sont indissociables de leur condition sociale, économique et géographique. Les évènements dramatiques de A Touch of Sin ne se comprennent par exemple sans conscience des inégalités profondes, systémiques de la société chinoise, en particulier la Chine provinciale.
À la manière d’autres grands auteurs, Jia magnifie son héroïne Qiao par le biais de cette mise en situation. Il filme sa muse Zhao Tao – sans l’idolâtrer – en l’adossant à des villes froides et fourmillantes de jour, aux inquiétants néons de la nuit, aux campagnes esseulées souvent défigurées par d’hideuses constructions de béton et de bâtiments abandonnés. Zhao interprète une femme droite, forte et débrouillarde face à son destin tragique, avec l’art de laisser subtilement paraître le cœur qui bat derrière son armure de dignité. De son couple avec Bin, elle est celle qui se bat. Quand lui vacille, elle se sacrifie et reste combative, armée seulement de sa droiture. Quand lui s’effondre, elle refuse de s’incliner devant les coups de la fatalité et ne cesse d’aspirer à une vie meilleure quoi qu’il en coûte. Dans la mise en scène esthétiquement maîtrisée de cette fresque romantico-sociale, Jia dédie à Zhao Tao des plus beaux plans. Et c’est dans le bon ordre des choses.