Qui est le film ?
Après La Belle et la Meute et L’Homme qui a vendu sa peau, Kaouther Ben Hania poursuit son exploration des zones où fiction et réalité s’emmêlent, mais elle franchit cette fois une frontière plus risquée. Nous sommes en Tunisie, pays encore travaillé par les secousses postrévolutionnaires, et Ben Hania s’empare d’un fait divers brûlant : la radicalisation de deux adolescentes parties rejoindre l’État islamique. Le film veut déplacer notre regard de la simple enquête vers les conditions mêmes de sa possibilité. Sa tension principale est claire : comment filmer un traumatisme sans le dévoyer ? Comment faire entendre des voix quand le cinéma, par nature, impose une forme ?

Par quels moyens ?
Ici, Ben Hania invente un dispositif qui oblige chacun à regarder le réel autrement. Les scènes rejouées, les intervenantes en face de leurs propres pastilles de mémoire, les allers-retours entre archives et fiction composent un laboratoire de cinéma. Ce dispositif est la manière même dont le film construit son savoir. En exposant la fabrication de l’image, Ben Hania nous rappelle que comprendre ne passe pas seulement par « enregistrer », mais par éprouver, comparer, confronter.

Le film navigue entre les traces indexicales (vidéos amateures, photos, enregistrements) et la puissance émotionnelle de la fiction. Les archives disent « cela a eu lieu ». La fiction dit « voilà ce que cela a fait ». Cet entremêlement produit un espace ambigu, fertile, où le spectateur doit sans cesse ajuster sa position. Le film rend ce flottement perceptible, parfois inconfortable, mais c’est là que naît sa force : il refuse que la vérité soit un bloc, il la donne comme un tissu à facettes.

Rejouer une scène vécue suppose des conditions éthiques : consentement informé des témoins, usure éventuelle de la mémoire, risques de retraumatisation. Ben Hania place ces problématiques au centre de son œuvre : la caméra ne vient pas « prendre » la douleur, elle négocie sa présence. Mais surgit la tension inévitable, qui tient le pouvoir narratif ? Les personnes qui ont vécu les événements, ou la réalisatrice et ses acteurs ? Le film met en lumière ce déséquilibre entre celui qui a l’autorité de filmer et celui dont l’expérience est filmée. Montrer ces négociations à l’écran (les hésitations, les rires nerveux, les moments d’incompréhension) est précisément le geste du film : rendre visible la fabrication du récit.

Visuellement, Ben Hania construit un cinéma de l’exactitude. Ses plans fixes, ses espaces dépouillés, ses cadres presque trop clairs, révèlent la dimension construite du film et instaurent à regarder sans confort. Le montage joue lui aussi un rôle actif : les ruptures, les ellipses, les retours sur l’archive rappellent au spectateur que chaque image est une décision. En montrant ses archives et le cadre judiciaire, les lenteurs, les impasses, Ben Hania situe le drame dans un horizon politique.

Où me situer ?
Face à ce film, on oscille entre admiration et vigilance ; ce qui n’est pas une contradiction, mais la condition même de son expérience. J’admire cette manière d’ouvrir son propre atelier au regard du spectateur. J’apprécie son souci constant de ne jamais confisquer la parole. Et en même temps, je perçois les zones d’ombre : certains gestes de reconstitution flirtent avec la dramatisation, certains silences semblent trop chargés, certaines images risquent la sur-interprétation. Mais ces limites ne sont pas des fautes : ce sont les tensions constitutives d’un film qui prend des risques, qui accepte de ne pas être pur, ni sûr, ni confortable.

Quelle lecture en tirer ?
Les Filles d’Olfa invite à penser non pas les faits, mais la manière dont les faits s’inscrivent dans des corps, des récits, des institutions. C’est un cinéma qui ne cherche pas à clore, mais à ouvrir. Certaines scènes éclairent mieux que tout un dossier juridique. De cette traversée, on retient peut-être une idée : toute image est une construction, mais certaines constructions valent par la manière dont elles éclairent une complexité plutôt que de la simplifier. Le film nous confronte au paradoxe suivant : pour donner voix au réel, il faut parfois le mettre en scène mais en le mettant en scène, on le transforme.

cadreum
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le 1 déc. 2025

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