Contraint et forcé de vivre sous l’occupation américaine, le Japon est, à l’instar de l’Allemagne, le grand perdant de la Seconde Guerre mondiale. Dans ces conditions, le gouvernement nippon doit renoncer à sa souveraineté nationale, sa force militaire est totalement démantelée et le cinéma devient un véritable exutoire politique.


Darkest of Days


Si Godzilla s’est imposé comme la résurgence d’un traumatisme de guerre non digéré lié à l’utilisation de la bombe nucléaire sur Hiroshima et Nagasaki, les genres les plus populaires restent traditionnellement le Jidai Geki et le Chanbara. Sous l’impulsion de réalisateurs tels qu’Akira Kurosawa (Les Sept Samouraïs, Yojimbo Le Garde du Corps), Kenji Misumi (La Légende de Zatoichi : Le Shogun de l’Ombre, Baby Cart Le Sabre de la Vengeance), ou Hideo Gosha (Goyokin, L’Or du Shogun, Les Trois Samouraïs hors-la-loi), le film de sabre en costumes retrouve de sa superbe. Le regard du Japon semble alors tourné sur la grandeur d’un passé féodal.


Leurs films bousculent les normes et conventions sociales en opposition aux traditionnels codes moraux du Bushido. Les personnages sont souvent des anti-héros faisant abstraction des règles pour suivre leur propre voie et s’enrichir. Un vent de cynisme semble gagner le paysage audiovisuel des studios nippons peu à peu acquis à la cause de l’empire capitaliste. Les Guerriers de l’Apocalypse débarque au stade terminal de cette vague afin de pulvériser ce qu’il en reste et pouvoir mieux danser sur son cadavre.


Adapté du roman de Ryo Hanmura, Sengoku Jieitai, Les Guerriers de l’Apocalypse propose un postulat particulièrement excitant, celui d’envoyer une unité des forces d’autodéfense japonaises à l’époque féodale. Au 16ème siècle, le Japon est tiraillé par des luttes intestines. Le capitaine Yoshiaki Iba (Sonny Chiba) et ses soldats sont alors entraînés bien malgré eux dans le combat. Armé de mitraillettes, d’un char d’assaut, de jeeps, et d’un hélicoptère, les forces du 20ème siècle n’ont aucun mal à se défaire de leurs ennemis bien moins lotis. Peu à peu, les militaires prennent goût à ce jeu de massacre et finissent par prendre le parti d’un chef de clan ambitieux souhaitant renverser le Shogunat. Et si les vainqueurs écrivent l’histoire, Iba souhaite inscrire la sienne par la pointe de son katana.


Total War


Ce scénario science-fictionnel offre donc l’opportunité à une génération de troufions frustrés par leur condition de réécrire l’Histoire à leur convenance. Si le bon sens leur impose d’abord de ne pas interférer dans le cours naturel des événements, leur soif de conquête finira peu à peu par leur monter à la tête. Le réalisateur parvient à cristalliser la frustration de ces va-en-guerre rendus à l’état sauvage, comblant leur vacuité existentielle par autant d’exactions (viols, pillages, massacres) que possible. Contrairement aux valeureux samouraïs cherchant à trouver des stratégies militaires pour déjouer la puissance de feu de leurs adversaires, les soldats de l’armée contemporaine foncent tête la première. Perdant tout sens éthique et moral, certains finissent par céder à leurs instincts primaires, par déserter, ou faire sécession.


Le portrait particulièrement transgressif et amoral de ces conscrits finira par avoir raison des Forces terrestres d’autodéfense japonaise (JGSDF), refusant de participer de près ou de loin à cette entreprise. Ironiquement, les producteurs durent se rabattre sur des équipements américains obsolètes pour les besoins du film. Les apparats et costumes traditionnels furent quant à eux dénichés dans les stocks de la Toho. L’hybridation thématique se prolonge jusque dans des choix de mise en scène anachroniques, tels que cette utilisation avant-gardiste de J-Pop.


Ces morceaux musicaux en total décalage avec l’action participent au surréalisme de ces batailles épiques opposant samouraïs et archers à des hélicoptères et tanks de combat. Paradoxalement, c’est en cherchant à cultiver sa singularité que Les Guerriers de l’Apocalypse finit parfois par ressembler à un blockbuster américain (impérialisme guerrier, iconisation à outrance, et grandes séquences d’action). Dans le même temps, Don Taylor allait prendre le parti moins spectaculaire des questionnements d’ordre plus métaphysique avec Nimitz Retour vers L’enfer.


Si ce paradoxe temporel permet de confronter deux civilisations à des modes, traditions, et technologies radicalement différentes, le terrain de la violence reste néanmoins le plus fertile dans l’imaginaire cinéphile. Le propos vaguement anti-militariste du film s’évanouit rapidement face aux moyens déployés lors des séquences d’actions spectaculaires, coordonnées par sa star Sonny Chiba, fondateur du Japan Action Club et réunissant tous ses membres devant la caméra. Des armées de figurants mènent la charge contre des véhicules blindés et tombent sous les mitrailles ennemies. L’ivresse de la bataille est telle que le public finit par éluder les bouleversements occasionnés par cet interventionnisme forcené.


D’ailleurs le scénario ne s’embarrasse guère de justifications quant aux origines de ce phénomène, même si la vision lointaine d’une centrale nucléaire dans l’horizon se rapporte aux dénonciations de l’énergie atomique animant autrefois les Kaijus nippons. Le plus souvent filmé caméra à l’épaule, les batailles se succèdent entre quelques transitions dramatiques (une idylle amoureuse, une bromance virile sur la plage). Les Guerriers de l’Apocalypse n’est cependant jamais aussi bon que dans l’euphorie guerrière où se noue le cœur de la tragédie, c’est là qu’il touche à une forme de poésie (ces cohortes de guerriers exhibant leur plus beaux étendards colorés) préfigurant les chefs-d’œuvre d’Akira Kurosawa (Ran, Kagemusha L’Ombre du Guerrier).


T’aimes l’odeur du blaster fumé au petit déjeuner ? Tu rêves de pouvoir voyager à travers d’autres dimensions afin de quitter ce monde de cons ? Rends-toi sur L’Écran Barge où tu trouveras toute une liste de critiques dédiées à l’univers de la science-fiction, garanties sans couenne de porc.

Le-Roy-du-Bis
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le 24 nov. 2025

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