2h30 entrecoupées de 39 scènes, 39 plans séquences. Le plan séquence au cinéma, c'est la maîtrise ultime, le geste technique par excellence. C'est une performance, littéralement, et c'est bien pour ça que je m'en méfie. C'est toujours un peu une démonstration de force, c'est le cinéma qui se repaît de sa puissance, de ses équipes de tournage interminables et de ses énormes moyens. C'est vraiment le cinéma capitaliste, industriel, qui peut être très séduisant par ses prouesses, mais aussi assez fatigant, voire pathétique dans son penchant insatiable pour la puissance.
Chez Béla Tarr, et surtout ici, les plans séquences parlent un langage opposé. Ils obéissent à une certaine quête de réalisme, et donc se délestent volontiers des artifices balourds de la "performance" à laquelle on les associe d'habitude. C'est un parti-pris radical - et là encore je dis radical dans un sens opposé à ce que l'industrie du cinéma prête à ce mot. La radicalité de Béla Tarr c'est de poser sa caméra quelque part et de laisser la situation se dérouler. Ça implique parfois une longue tirade passionnante (celles de György Eszter sur la quête sans fin de la note absolue), un dialogue fort (celui du mystérieux prince avec le forain qui l'a créé), un moment de chaos (celui de l'hôpital ou celui des deux enfants du policier) et d'autres fois, une balade de deux personnages côte-à-côte qui ne s'échangent pas un mot pendant deux longues minutes (sans montage et sans que la caméra ne se détourne de leurs deux visages).
Pour peu qu'on décroche de l'histoire on est rattrapé par l'incroyable photographie, dont le noir et blanc révèle la lumière dans sa plus pure forme, sans nuance de couleurs. Tarr annonce cette obsession pour la dichotomie lumière/obscurité dès la première scène, où Janos compose une improbable chorégraphie qui simule le fonctionnement du système solaire et des éclipses, en faisant jouer les astres et la Terre aux habitués du bar miteux où il traîne ce soir-là.
Passée cette scène inaugurale, Janos ne tiendra plus jamais ce rôle de metteur en scène. Il va ensuite devenir un entremetteur, un témoin de tous les tumultes personnels et politiques qui traversent la ville, sans jamais prendre parti, et jusqu'à devenir l'ennemi de tout le monde et perdre la tête. Personnage très touchant et parfaitement incarné, obsédé par la baleine, et qui comme elle ne ferme et ne cligne plus des yeux, qui ne dort plus, absorbé, happé par les événements.
Les figures de la baleine et du prince sont les plus absconses et les plus fascinantes du film, symboles politique et métaphysique, autour desquelles tout se noue sans qu'on sache bien ce qui est la cause de quoi.