"Les Larmes d'une femme" est le plus vieux film de Mikio Naruse que j'ai vu (mais juste son 34ème...) et on peut l'apprécier de diverses manières : pour sa thématique de l'émancipation féminine rendue difficile dans la société japonaise des années 1930 (sujet probablement pas très répandu à l'époque malgré tout), pour la sobriété de son écriture an matière de mélodrame familial et existentiel (une femme confrontée à l'échec de son mariage arrangé avec un homme issu d'une famille fortunée), ainsi que pour le jeu de continuité qu'il opère avec le reste de sa filmographie (on retrouve de nombreux partis prix qui lui sont propres mais à un état encore très brut). Un des éléments marquants du récit tient au fait que la protagoniste interprétée par Takako Irie se définit elle-même comme une femme conservatrice — au sens où elle a conscience de la modernité et des mœurs moins verrouillées aujourd'hui que des décennies auparavant, mais qu'elle fait le choix de respecter les volontés de sa famille en excluant tout mariage d'amour.
En jouant sur plusieurs tableaux et plusieurs contrastes amenés par différents personnages secondaires, Naruse avance progressivement la situation inexorable : Hiroko, l'héroïne, est devenue une sorte de bonne à tout faire au sein de la maison et de la famille de son époux. Condamnée à effectuer différentes tâches ménagères (allant de l'entretien de la maison jusqu'au massage du patriarche), elle est peu à peu transformée en poupée d'intérieur, contrainte de tolérer les sorties de son mari et interdite de permission ou presque de son côté lorsqu'elle veut passer du temps avec son ami d'enfance. Le film amène petit à petit l'idée selon laquelle la soumission de Hiroko à un idéal traditionnel met en exergue des contradictions fondamentales : ce n'est pas la vie qu'elle espérait. Et en guise de conclusion, plutôt que d'opter pour le classique happy end du remariage avec l'homme qu'elle a aimé, un autre happy end, celui où elle choisit la voie du célibat et de la solitude. L'indépendance. Surprenant, pas aussi dynamique et percutant que certains grands classiques du cinéaste mais comme un avant-goût des grands personnages féminins du cinéma de Naruse à venir.