Hors du temps et bercé par le bruit froid des vagues de la mer du Nord, un film de vampires d'une étrange pureté, presque fascinant, où les années 70 ressemblent parfois aux années 30, tout entier marqué par la classe infinie d'une Delphine Seyrig en comtesse Báthory éthérée, vraie diva vaporeuse, habillée d'un mystère glacé sous sa voilette, sa blonde chevelure crantée, ses robes de soirée à sequins, ses ongles et lèvres carmin.
Kümel soigne chaque détail esthétique, affectionne les plans graphiques, impose une atmosphère et s'attache à parfaire un film de dandy à l'imagerie précieuse, à l'imaginaire délicat. Et puis l'obscurité, bien sûr mais, pour cadre, pas de crypte poussiéreuse ni de château désolé au fond d'une forêt perdue ; pour s'approprier le mythe, Kümel préféré un grand hôtel désert au bord de la plage en hiver. Un hôtel sans clients, sans personnel sauf un vieux concierge un peu las, comme figé dans une époque inconnue, dans un luxe révolu. Personne ne pouvait être destiné à s'y arrêter sauf, bien entendu, une aristocrate en voyage à travers les siècles et un couple de jeunes mariés aux rapports ambigus. Le décor est enveloppant, celui d'un rêve noir ou d'un doux cauchemar, d'un songe se sang, de péché blanc, aussi sensuel que menaçant, séduisant comme un monde vide dans la nuit bleue. Et pour aider le charme à opérer complètement, ajoutons le score ensorcelant d'un François de Roubaix à l'aise dans le danger, dans son élément au bord du jour, toujours aussi distingué.
Les Lèvres Rouges reste une œuvre assez simple mais fait partie de celles sachant créer un trouble, laissant une signature et brille encore aujourd'hui par ses qualités plastiques, ses déviances oniriques, suggestives et son aptitude à enjôler pour attirer le spectateur plus loin, sans contrainte, au fond de sa noirceur, une noirceur au sourire envoûtant, à la voix de velours.