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C'était inévitable.

Un passage obligé, même pour le chantre de la nouvelle chair...


Âgé de 82 ans à la sortie de ces Linceuls, David Cronenberg est, comme tout grand auteur ayant connu les joies d'une carrière longue et fructueuse, confronté à l'inéluctable fin qui approche. Cette fin que, justement, la chair nous impose à tous...


J'ai craint me confronter à ces Linceuls, tant les premiers retours étaient désastreux et tant, malheureusement, il n'est pas rare de voir un grand artiste, tout Roi David qu'il soit, n'être plus que l'ombre de lui-même au moment de constater l'inévitable issue. Étonnamment, le premier exemple qui me vient en tête c'est David Bowie et son crépusculaire Black Star, mais je pourrais aussi citer, parmi les exemples les plus récents, la triste fin de carrière de Costa Gavras ou bien encore les déconvenues qui découlent d'un déni évident : Eastwood, Verhoeven, Scott et tant d'autres.

Or c'est vrai que, malheureusement et comme il était prévisible, ces Linceuls trahissent un peu cet art qui décline de pair avec le corps de l'artiste. La forme est tristement aseptisée. Les bavardages sont maîtres et les corps sont à l'arrêt. On est assis à une table ou allongé sur un lit. Au mieux on fait quelques pas à travers une pièce ou la promenade dans un parc. Même l'intrigue sent l'effort vite essoufflé. Un producteur de vidéo coiffé et habillé comme Cronenberg et qui a perdu sa femme il y a quelques années comme Cronenberg se risque à maintenir un lien entre la défunte et le vivant par l'intermédiaire d'un écran... Comme Cronenberg.

La symbolique est poussive. Tout ça sent quand même pas mal la fin de vie et ça attriste forcément tout amoureux du Cronenberg pleinement vivant ; celui de la chair sans cesse retriturée.


Pourtant, malgré cette léthargie d'ensemble difficilement digeste, force m'est malgré tout de constater que celle-ci n'est cependant pas si inopérante et surtout qu'elle n'est pas tant dénuée de propos.

Cronenberg, qui n'a jamais cessé de se fasciner pour la chair pour ce qu'elle avait de transcendantalement vivante, est ici, au crépuscule de ses jours, bien forcé de constater les limites de ses propres mantras. Les appendices vidéodromiques et existenziels apparaissent subitement comme des gadgets futiles si ceux-ci ne se raccrochent pas à ne serait-ce qu'un minimum de chair pour les animer. Et en cela, ce magnat de cinéma qui pense contourner les affres de la mort par des subterfuges de vieux marabouts technologistes est bien contraint, malgré sa sérénité de façade, de constater que la mort reste la mort et que la nouvelle chair n'est rien si elle n'est pas a minima chair de vie.


Long live to the New Flesh !

En cela, il y a dans la deuxième moitié du film une certaine magie morbide qui finit par émaner de l'œuvre ; une sorte de fascination qu'on a du fait de contempler un théâtre de pantins qui courent après des chimères en même temps qu'ils s'évident de ce qui fait d'eux des êtres pleinement vivants.


Pour ma part, j'ai notamment beaucoup apprécié ce ballet gracieux d'un couple qui s'efforce de préserver la passion malgré la déliquescence du corps de l'un d'eux. Mais en survenant en deuxième partie de film, cette chair même mutilée apparaît comme hautement désirable. Alors prothèses et opérations deviennent non plus des amputations ou des artificialisations mais des outils permettant un dernier déferlement lubrique. La nouvelle chair au service de l'ancienne. Le dernier souffle avant l'extinction.


Au final, il ressort de cette œuvre un étrange souffle : celui d'une dernière pulsion finale. Une pulsion essoufflée qui rend certes toute révolte bien vaine, mais une pulsion malgré tout qui rappelle ce goût fondamental pour la vie et pour l'incarné. Le râle est certes dur, mais au fond il ne concède finalement rien.

Face à l'idée d'avoir à faire son deuil et d'accepter la fin, David Cronenberg ne reniera finalement rien, jusqu'au bout, même s'il n'a plus suffisamment d'énergie pour le faire.


Plutôt la chair triste que la mort paisible.

Jusqu'au dernier souffle, Cronenberg ne saura être qu'incarné ou ne sera pas.

Et si clamer ça n'est pas suffisant pour faire un film bon, au moins cela acte la grandeur d'un auteur qui – jusqu'au bout – aura su être sans concession.

Créée

le 9 mai 2025

Critique lue 392 fois

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10

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