En 1991 quand sort ''Les Nerfs à vif'' , Martin Scorsese est depuis longtemps auréolé du statut de réalisateur majeur du cinéma, inutile de citer ici toutes les œuvres qui ont précédé à ce thriller, tant elles sont dans le panthéon de tous les cinéphiles, pourtant ici il s’attelle à un exercice alors inédit pour lui celui du remake.
N’ayant pas vu le film original de 1961 de J. Lee Thompson ma critique ne portera que sur le film de Scorsese et aucune comparaison ne sera faite.
Thriller psychologique dans lequel on suit un psychopathe libéré de prison après quatorze ans derrière les barreaux, Max Cady, celui ci est dès lors obsédé par une idée, se venger de son avocat dont il estime que sa défense n’a pas été suffisante et qu’il tient donc pour responsable de la sentence qu’il a reçu.
Dès la scène d’introduction Scorsese installe toute la psyché de ce personnage, d’abord un gros plan sur son dos tatoué d’une croix christique d’où les plateaux d’une balance de justice pendent avec les mots « vérité » et « justice » puis lorsqu’il quitte le pénitencier Max Cady s’avance vers la caméra jusqu’à finir sur un très gros plan de son visage, ainsi Scorsese nous dit que nous sommes face à un mystique dont nous allons pénétrer les tréfonds de la psychologie, de l’âme.
Sujet central de l’œuvre de Scorsese, la question de la religion est ici centrale dans la construction de ce personnage, Cady s’est forgé une pensée inspirée par une lecture rigoureuse, voire rigoriste de la Bible et toute sa construction mentale qui l’amène à sa confrontation avec son ancien avocat est rythmée par ces notions de vengeance biblique, ses références à l’ancien testament et c’est presque le rôle d’un dieu vengeur qu’il se donne.
Sam Bowden, l’avocat lui incarne à la fois le père de famille, mais aussi la face cachée d’une Amérique, celle qui joue avec les limites de la légalité quand elle y voit un intérêt, mais aussi de cette Amérique moralisatrice mais qui s’empêtre dans une relation extra conjugale. Ainsi très vite, Bowden n’apparaît pas tant comme la victime d’un psychopathe dangereux que comme un homme aux méthodes et aux valeurs morales fluctuantes, l’on comprend alors qu’il n’a pas usé de tous l’arsenal juridique en sa possession pour défendre au mieux son client, pire il a dissimulé un rapport qui sans l’innocenter aurait pu lui éviter autant d’années de prison, et si la justification avancée par ce dernier peut sembler humaine, ce n’est évidement pas l’avis de Cady.
En réponse à la folie mystique de Cady, Bowden oppose la naïve candeur de la justice des hommes, mais ses contradictions l’obligent à s’écarter de cette route confortable pour affronter son cauchemar, car de cauchemar il est bien question ici. Et ce cauchemar illustre deux autres thèmes du film, la violence inhérente à la culture américaine en particulier dans les états du sud et son puritanisme qui dissimule mal toute la tension sexuelle du pays premier consommateur de pornographie au monde. L’idée de violence systémique se retrouve dans les discours très offensifs et les méthodes choisies pour contrer Cady, celle de puritanisme hypocrite dans l’attitude et l’image de la fille de Bowden.
Durant la première heure et demi du film, nous assistons à un crescendo d’angoisse, de montée de la folie qui nous plongent avec Bowden et sa famille au cœur de la peur, c’est réalisé et scénarisé avec une très grande maestria et sans se départir de ses habituels tics de mise en scène, Scorsese explore de nouveaux axes de narrations brillants et une grammaire cinématographique inédite. Toutefois, la fin pêche par à mon avis un côté trop grandiloquent, certains diront jusqu’au boutiste qui moi me laisse sur ma faim et m’empêche de considérer ce film comme le chef d’œuvre espéré.
Scorsese en tant que cinéphile de premier plan, multiplie les hommages et les références aux grands noms du thriller, à commencer par Alfred HITCHCOCK qu’il cite plusieurs fois, comme cette allusion à Norman Bates, de ''Psychose'' quand travesti en femme Cady assassine la bonne de la famille Bowden ou bien plus évident la musique signée de Bernard Herrmann compositeur phare du maître de l’angoisse, d’autres références parsèment le film, la scène du bateau évoque certains plans vus dans ''Les Dents de la mer'' ou l’acme de ''Fitzcarraldo'' à vous de débusquer les autres. Enfin en hommage au film qu’il revisite, les deux acteurs qui tenaient les rôles principaux à savoir Gregory Peck et Robert Mitchum reviennent dans d’autres rôles.
Il est temps maintenant d’évoquer le casting, si Nick Nolte qui incarne l’avocat Sam Bowden, brille dans ce personnage coincé dans ses contradictions évoquées plus haut, on soulignera aussi les belles prestations de Jessica Lange et de Juliette Lewis mais c’est définitivement Robert De Niro qui délivre une performance ahurissante, proprement hallucinante et hallucinée son interprétation de Max Cady est sidérante, il transpire la folie, mais aussi l’extrême intelligence du personnage et sa capacité a parfois s’adoucir ou jouer avec les ressorts de la civilisation pour mieux refermer son piège. Un grand moment de cinéma et d’acting qui est à rapprocher de celui de Jack Nicholson en Jack Torrance.
En réalisant son premier remake de sa carrière, Scorsese entame ici une nouvelle phase de son œuvre filmique, et réussit à délivrer une œuvre à la fois forte, personnelle, inédite et dont l’angoisse soutenue devrait inspirer tous les cinéastes souhaitant se confronter au genre du thriller.