Charlie Chaplin trouve ici le parfait équilibre entre le pamphlet politique et la comédie merveilleusement drôle. Du début à la fin, il tacle joyeusement un système américain rongé par la Grande Dépression, sans pour autant verser dans le misérabilisme.
Des ouvriers asservis par les usines, au titre d'une logique de production, qui peuvent rapidement se retrouver en grève ou au chômage. Une population qui croule sous la faim, écrasée par un système ultra-répressif. Un héros qui préfère être en prison que dans la société où il n'est pas heureux (!). Et j'en passe.
Chaplin n'y va pas avec le dos de la cuiller, se permettant également une sacrée audace : montrer brièvement son protagoniste consommer (involontairement) de la cocaïne (labellisée "poudre blanche"). Alors que le code de censure Hays est en place et interdit toute représentation à l'écran de drogue consommée !
Au-delà de l'aspect politique, "Modern Times" reste une très belle oeuvre, intelligente et bourrée d'idées. Sont devenues célèbres moult séquences, à juste titre. Chaplin qui patine les yeux bandés, au bords d'un précipice (réalisé en fait avec un simple matte painting !). L'introduction dans l'usine, aussi cauchemardesque que poétique. Ou la fameuse chanson en charabia, véritable blague méta tant Chaplin était attendu au tournant pour qu'il révèle enfin sa voix à l'écran.
A ce niveau, "Modern Times" est un véritable hybride entre muet et parlant. Le jeu des acteurs, le rythme frénétique, la réalisation, les situations sont typiques du muet. Dont Charlie Chaplin et ses mimiques ou mouvements de sourcils désopilants. Mais il y a également un chanson, quelques dialogues enregistrés, et des effets sonores utilisés pour des gags (dont cette bouteille à soda sous pression dont le bruit surprend notre héros).
Cette semi-évolution technique, en lien avec la thématique du film qui pointe du doigt les dérives du progrès, montrera ironiquement que le personnages de Charlot/Tramp appartient désormais au passé. Ce sera le dernier film dont il est intégralement le héros : certains comptent "The Great Dictator" car le barbier ressemble beaucoup à Charlot.
Mais c'est une très belle sortie, et à mon sens l'un des meilleurs Chaplin.