Beaucoup a été dit sur les débuts du cinéma parlant à grande échelle. Cette courte période révolutionnaire d’un art encore jeune a été grandement documentée, et surtout narrée par le cinéma, qui arriva alors au niveau de maturité suffisant pour parler de lui-même. Cette histoire nous amena de grands films (Chantons sous la pluie, The Artist, Babylon pour les plus connus), mais cependant, ces œuvres ont le point commun de raconter cette histoire là où elle fut la plus flamboyante et brutale, à savoir aux États-Unis, à Hollywood pour être plus précis. Cela s’explique notamment car, outre les nombreux procédés plus ou moins expérimentaux des années 1900-1910, dont Gaumont était le principal acteur, les États-Unis furent le pays pionnier en la matière, en produisant notamment le très populaire « premier film parlant » qu’est Le Chanteur de jazz. Aussi, le cinéma des États-Unis vécut une transition indéniablement rapide et très brutale, ce qui coûta invariablement leur carrière à de nombreux acteurs de l’industrie, principalement chez les comédiens. Ces caractéristiques étant plus propices à des histoires vendeuses, la transition vers le parlant dans les autres cinémas, notamment en Europe, est beaucoup moins abordée par les historiens et par les artistes. Et pourtant, cette transition a certes fait beaucoup moins de morts, mais n’en est pas moins très enrichissante.


Conséquence logique de cette absence de traitement, la question du « premier film parlant français » est assez confuse. Néanmoins, deux films prétendent à ce titre : d’une part Le Collier de la reine  et, d’autre part, Les Trois Masques, les deux étant sortis à six jours d’intervalle seulement, mettons de côté le cas de L’Eau du Nil, sorti un an plus tôt, film sonore comprenant des chansons extradiégétiques, qu’il serait donc difficile de considérer comme parlant. Le film Le Collier de la reine, film partiellement parlant, étant aujourd’hui considéré comme perdu, nous devrons donc nous contenter du film Les Trois Masques, premier long métrage français intégralement parlant.


Ce film, sorti en octobre 1929, deux ans donc après Le Chanteur de jazz, réalisé par André Hugon, est donc le premier film « intégralement parlant » français et n’est donc pas un simple film muet avec quelques chansons et autres scénettes dialoguées. Nous avons donc droit à un film très dialogué, et en vérité très théâtral dans le mauvais sens du terme, nous sommes même dans du théâtre filmé pour l’essentiel du film. Pratiquement aucun mouvement de caméra, des plans fixes, parfois même des plans-séquences fixes, sur de petits décors qui sont convaincants pour les intérieurs, mais très peu pour les extérieurs peu nombreux, il semble qu’ils avaient conscience de cette faiblesse.


La mise en scène de ce film est presque une caricature de la régression considérable que fut l’arrivée du parlant pour le cinéma. A savoir que, dès lors que le dialogue est devenu possible, les possibilités offertes par le médium furent oubliées, comme si le cinéma muet n’avait été qu’un théâtre privé de voix, logique revenant donc à nier l’intérêt artistique du cinéma. Cette logique sera vite écartée par le cinéma français, mais malheureusement, le premier parlant français est donc un triste exemple d’absence de volonté de faire du cinéma où seul le dialogue fait avancer l’histoire au point où l’image en devient presque superflue.


Une fois ceci dit, il pourrait paraître intéressant de savoir si, au moins, ce film pourrait être une honnête pièce de théâtre. Et bien même pas. Déjà, car l’histoire est assez inintéressante, une histoire d’amour impossible virant à la tragédie comme des milliers en ont été écrites avant et après. Seul le contexte traditionaliste corse pourrait être exploité, mais il ne l’est que peu. En définitive, et outre quelques expressions linguistiques typiques de l’île de Beauté, le lieu de l’action pourrait être complètement autre que cela ne changerait rien au fond de l’histoire. Les dialogues, éléments donc essentiels de l’œuvre, ne sont pas très bons. Certains sont très mauvais, notamment un « j’espère qu’il ne nous verra pas » immédiatement suivi du personnage évoqué, qui apparaît en arrière-plan  ce qui était déjà illégal en 1929, bien sûr. Certains sont cependant plutôt bons, notamment dans la séquence de beuverie, malheureusement beaucoup trop courte pour ce qu’elle raconte, qui est un petit moment très sympathique entre les quelques champs-contrechamps, ce n’est pas révolutionnaire du tout, mais c’est un peu de mise en scène, donc je prends, et les acteurs sont plutôt bons et convaincus par ce qu’ils jouent. Sur le jeu d’acteur, d’ailleurs, la plupart sont passables, mais l’interprète du personnage principal, Paolo, est constamment mauvais, ce qui plombe pas mal les séquences dans lesquelles il est présent.


Il serait toutefois malhonnête de dire que tout est à jeter dans ce film. Déjà, le parlant est exploité à certains moments pour la mise en scène. Outre une chanson lors de la deuxième séquence, chose commune dans les premières années du parlant, le film fait entendre quelques airs reconnaissables, du Régiment de Sambre-et-Meuse au Danube bleu, peut-être une première dans le cinéma mondial, d’ailleurs, et se permet un hors-champ sonore, ce qui est assez intéressant, même si Hitchcock l’avait fait mieux dans Chantage, sorti quatre mois avant. Aussi, notons quelques gros plans par-ci par-là et un montage un peu dynamique lors d’une courte séquence de tempête. Mais dans l’ensemble, ça reste assez pauvre.


Alors, fort heureusement, le cinéma parlant montrera dès l’année suivante son potentiel artistique avec des films comme Sous les toits de Paris de René Clair, par exemple, et ce film nous apparaît aujourd’hui comme un premier essai des studios français assez infructueux, mais qui eut le mérite d’être le premier, du moins qui soit parvenu jusqu’à notre époque. Il essuya donc partiellement les plâtres, et l’histoire du cinéma est jonchée de ce type d’œuvres assez faibles, mais qui ont eu le mérite d’oser s’aventurer dans de nouvelles techniques. Donc, critiquer vigoureusement un tel film est, soyons honnête, assez facile. Si je le fais, c’est toutefois pour souligner qu’à l’époque, c’était très mal parti, et que les intentions artistiques du film vont clairement dans un sens contraire à l’intérêt même du cinéma, dans ce qu’il propose de différent des autres médiums artistiques. Nous pouvons donc être satisfaits, je pense, de voir que cela fut rapidement corrigé et que, presque cent ans après l’arrivée du parlant, le cinéma ait su rester ce qu’il devait être, à savoir un art à part entière.


Cingeek
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le 6 mai 2026

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Liam Bogaert

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