Portrait de quelques "jeunes" hommes de province, immatures et sans le sou, qui passent leurs journées et leurs nuits entre divertissements d'adolescents et rêves d'évasion : c'est ainsi que Fellini revisite sa jeunesse à Rimini, en nous racontant une histoire qui oscille entre comédie et drame, avec tout le détachement nostalgique et l'humour teinté de mélancolie reconnaissable entre mille. On y trouve déjà, en germe, tout le Fellini à venir : la fiction, l’étrange, le rêve, cette perspective grotesque qui bouleverse et éclaire la réalité.
Avec ce titre de "vitelloni" (littéralement, les "gros veaux"), Fellini aborde dans ce film, le thème de la peur de grandir ou, plutôt, l’envie de rester dans une phase intermédiaire de l'existence avec en toile de fond, la province comme "limbes". Une province fantasmatique, reconstituée - comme l'a fait Dario Argento dans nombre de ses films - à partir de lieux de tournage tirés de villes géographiquement éloignées les unes des autres pour n'en faire qu'une, si fictionnelle, et pourtant si "vraie".
Dans la langue italienne, on utilise encore ce genre de termes pour désigner ces grands garçons entretenus jusqu'à des âges indécents par papa-maman (enfin... surtout dans la partie Sud de la péninsule et surtout, par cette maman si fière d'avoir pondu un mâle... où l'on constate le rôle essentiel tenu par les femmes elles-mêmes, qui entretiennent ce patriarcat tant décrié par les jeunes femmes, qui sont souvent les soeurs de ces vitelloni).
Les femmes d'origine méditerranéenne savent très bien de quoi je veux parler puisque ce sont souvent celles qui font les lits et la lessive de leurs frères qui profitent quant à eux, de leur best life à base de grasses mat' et de toute la considération de la famille, simplement par la grâce du service trois-pièces qu'ils ont entre les jambes (mais je m'égare...).
On a encore de nos jours, les termes de "mammone" (littéralement "grosse maman") pour ceux qui restent dans les jupes de leurs mères jusqu'à 30 ans passés, mais aussi "bamboccione" (littéralement "gros bambin").
30-35 ans, la durée idéale pour trouver à ces incapables de "mâles-alpha", une bonne épouse en mesure de se substituer à leur chère maman... surtout concernant les tâches ménagères (mais je m'égare car on est sur un site de critique ciné, et non pas sur une étude sociologique ou linguistique des expressions idiomatiques, que de tristes sires ne manqueront pas de qualifier de "propos de comptoir").
En tous cas, Fellini part de ce postulat pour nous offrir un de ces chefs d'oeuvres du cinéma italien du siècle dernier qui trouve un équilibre miraculeux entre humour et mélancolie, farce et drame intime. Une très belle comédie, pleine de qualités et de subtilités, qui laisse également ce précieux arrière-goût amer et mélancolique propre aux plus belles réussites du cinéma italien.
L'on ne saurait que trop conseiller la vision de ce film aux jeunes générations de spectateurs pour se construire une solide cinéphilie.
A voir pour : les rencontres nocturnes et presque irréelles avec le petit garçon qui se dirige vers un travail de cheminot pénible ; le travail sur la bande-son pour restituer l'atmosphère mélancolique d'une ville balnéaire balayée par le vent d'hiver et le bruit de la mer ; le vol de la statue de l'ange dont s'est très probablement inspiré François Truffaut en 1959 dans "Les 400 coups" pour sa séquence équivalente du vol de machine à écrire ; l'inénarrable bras d'honneur de Sordi aux "Lavoratoriiii !" ; la séquence finale, génial champ/contre-champ sous forme de travelling latéral montrant les chambres des amis endormis.