Ma connaissance du cinéma colombien étant très limitée je ne saurais pas dire à quel point la contribution de Ciro Guerra est originale ou conventionnelle dans ce cadre-là, mais "Los Viajes del Viento" confirme une sensation que l'on a pu éprouver en regardant "L'Étreinte du serpent" et "Les Oiseaux de passage", des films beaucoup moins bruts, moins spontanés, mais vecteurs d'une même sensibilité onirique et d'une même poésie contemplative. Dans ce second film de Guerra, on suit le personnage énigmatique de Ignacio Carrillo, sorte de griot sud-américain véhiculant musiques et chants traditionnels dans le nord de la Colombie, qui s'engage dans un voyage, au lendemain de la mort de sa femme, pour retrouver son mentor qui lui avait donné son accordéon.
Clairement c'est sous l'angle du mystère que tout le film se déploie, en prenant la forme d'un road movie d'auteur pour suivre le musicien sur son âne, accompagné d'un jeune homme qui souhaiterait apprendre son art. "Les Voyages du vent" peut se résumer à cela, un parcours des paysages nord-colombiens magnifiquement photographiés qui permet de découvrir très progressivement divers éléments issus de la culture locale, avec tout son folklore. C'est un de ses films qui ne cachent pas le versant spirituel de leurs pérégrinations, ce qui peut séduire ou agacer selon le degré de tolérance à la chose — l'occasion ici de mettre en scènes quelques fragments étonnants parfois réussis, comme cette cérémonie où de jeunes percussionnistes se lavent les mains avec du sang de lézard, ce duel à la machette entre deux hommes isolés sur un pont avec une musique traditionnelle rythmant le combat, ou encore ces affrontements musicaux entre accordéonistes (une sorte de version latino des battles en hip hop).
Au milieu de toutes ces traditions trône l'instrument en question, un accordéon singulier dont le protagoniste a hérité de nombreuses années auparavant et qui selon la légende serait possédé suite à un combat contre le diable. Ciro Guerra dépeint ce personnage comme un être frappé par une malédiction, condamné à la solitude et à la tristesse, dans un environnement confinant régulièrement à des formes d'abstraction un peu indigestes. Mais c'est aussi l'occasion de découvrir la culture du vallenato sous une perspective très singulière et pas désagréable si l'on accepte de lâcher prise sur de nombreux points.