Il fallait certainement un premier long métrage pour penser à ce sous-genre : le polar à sangliers. Tout part d'un article de Libération, en 2012 : dans l'Argonne, céréaliers et chasseurs se font la guerre autour de l'agrainage, voitures brûlées contre sangliers trucidés. Suivent huit ans d'écriture et trente et un jours de tournage sur le champ de bataille même. Entre-temps, le pays a rattrapé la fiction (ou l'inverse, on ne sait plus) : les tracteurs ont assiégé Paris, le fumier s'est entassé devant les préfectures, l'État a bradé le permis de chasser pour flatter un électorat, et l'extrême droite engrange la colère paysanne scrutin après scrutin. Le cinéma d'auteur a flairé le filon : de Dumont à Guiraudie, la province détraquée s'est muée en appellation — gendarmes ahuris, désirs refoulés et cadavres en sous-bois compris. Le sanglier peut sortir du bois : le terrain est agrainé.
Le premier à sortir du bois est pourtant un homme : Brun, céréalier en faillite, abat un notable, puis y retourne. Un an plus tard, l'affaire échoit à Fulda Orsini, gendarme corse muté pour faute, dépressif et imbibé, sous l'œil de Stéphane, la psy de la brigade. A priori, l'enquête policière et la trajectoire personnelle sont censées se résoudre l'une par l'autre. Le programme est copieux : une lutte des classes sur un échiquier truqué, le démontage des clans masculins (paysans, gendarmes, chasseurs) et le sanglier (bête à la fois attendrissante, inquiétante et grotesque, dont la cinéaste dit avoir voulu faire le modèle de son film en emblème de tout ce qui déborde. Le mot tombe mal : c'est précisément celui par lequel l'époque désamorce ses colères.
Le prologue fait de Brun un homme qui déborde de partout. Le tout dans un humour noir exquis. Le désir d'abord : premier plan, dans sa voiture, un voisin chante, lascif, sous le regard de Brun, et le film nommera ce désir entre hommes à plusieurs reprises. L'épuisement ensuite, la nuit où Brun tente en vain de chasser les sangliers de ses champs, sur une clarinette basse au son presque porcin, drôle et menaçante à la fois. La rage enfin, Brun dépose les sangliers qu'il vient d'écraser dans l'allée de Lepage, puis l'abat et le vide de son sang comme un gibier. Le gros plan à la Leone sur ses yeux montre d'ailleurs le regard fou du "pétage de plombs" celui dont raffolent les chaînes d'info.
L'ellipse d'un an lui retire la folie et le film change de genre : le western rural devient comédie de gendarmerie. Brun n'y survit plus qu'à l'état de rumeur, rôdeur couvert de peaux de bêtes qui déposerait des sangliers morts devant les portes des chasseurs. Cette légende ajoute des touches surréalistes à une charpente de genre déjà solide, et le film garde pour son égaré une tendresse inattendue. C'est désormais Fulda qui parle à sa place : Brun, résume-t-il, en avait "marre de dire merci". Le gendarme va plus loin et transforme le meurtre du prologue en vanne : à son coéquipier qui s'indigne que Brun ait éviscéré un homme, il répond que c'était fait avec respect.
Fulda, lui, arrive précédé de sa propre légende. La Corse, les explosifs, et la certitude que si la gendarmerie saute, on saura qui accuser. Le running gag promet une détonation que le film diffère avec malice. Muté après un incident avec un collègue, porté sur la bouteille, Fulda passe son temps à se contenir, à se répéter de garder le contrôle, et quand il craque, ce sont plus souvent des larmes à oublier dans l'alcool plutôt que des coups. Arnold est d'ailleurs partie d'une scène de Simple Men d'Hal Hartley, où un flic déprimé, assis par terre, maudit l'existence des femmes ; elle y ajoute la boue, la lutte des classes et des sangliers de la taille d'un ours. Manenti, remarquable, laisse affleurer l'imprévisible sans jamais perdre l'adhésion et la compassion.
Pour faire baisser la pression, l'institution prévoit une psy, et le commissariat la range : la gendarmerie loge Stéphane dans un local d'entretien et écorche son nom, Danjir, en "Danger". Le soin est stocké avec les balais, et une femme au prénom d'homme à la répartie de feu devient une alerte. C'est là aussi que naît la comédie romantique à la lisière du buddy movie où les séances obligatoires tiennent du match de boxe plus que du divan, et la soignante, en crise elle-même, n'est guère plus solide que son patient. Ella Rumpf, excellente, tient tête à Manenti, et le duo se forme à coups de répliques, loin du reste de la caserne.
Le reste de la caserne a des allures de sitcom, entre un chef tout en rhétorique et un coéquipier qui objectifie les femmes. Arnold dit avoir banni la caméra à l'épaule au profit d'une grammaire classique, et ce cadre qui ne bronche pas fait tout le sel du pince-sans-rire : la tirade qu'on oppose à Fulda "Qu'est-ce que vous cherchez ? L'anarchie ? Le chaos ?" sonne comme un numéro que l'enquête se charge de retourner : collusion entre notables et commandement, trafic de bêtes polonaises, battues vendues aux élites, corruption jusqu'au sommet. Ceux qui crient au chaos l'organisent et le facturent. On croyait la brigade bête, elle était payée : la sitcom servait de couverture. Encore reste-t-il à le prouver, et le film confie la preuve à deux enquêteurs qui vont perdre la tête.
Ils la perdent dans le dernier tiers, et c'est le sommet comique du film : une perquisition sous hallucinogènes. Soudain, le gendarme qui s'interdisait de déraper perd pied avec la psy chargée de le tenir. L'enquête et la romance se dénouent dans le même délire. Arnold voulait que l'affaire se résolve "sans le faire exprès" par l'analyse, les associations et le hasard. La défonce pousse jusqu'au bout cette association libre devenue ici méthode d'enquête et la vérité sort de deux fonctionnaires qui ont lâché prise. Le burlesque reste arrimé à l'intrigue, et c'est ce que j'admire. C'est aussi au regret de songer à d'autres instants où le film aurait pu pleinement assumer sa veine grotesque.
Un point négatif tout de même. À la fin, Fulda et Stéphane sont embarqués dans le fourgon après leur épopée nocture rocambolesque, une masturbation filmée jusqu'à la marque sur le pantalon du gendarme, puis un baiser. Le "représentant de l'ordre en désordre" et la guerre ouverte au prologue se closent sur ce gag trash. Dehors, la contestation gronde : la pagaille que les chasseurs s'apprêtent à semer jusque chez le ministre tient lieu de dénouement hors champs. Le film se contente de l'annoncer mais heureusement le principal a été formulé avant : la rumeur des bois est devenue un savoir partagé, et la colère de Brun n'est plus celle d'un homme seul. C'est la grande réussite du film : sa comédie réarme ce que l'époque et ses extrêmes désamorcent, en frappant vers le haut, du sanglier polonais à la brigade payée, jusqu'aux intéressés qui engraissent le chaos et le facturent à plus riche riches qu'eux.