Leto est un film sur les interdits et les impossibles : aimer librement, créer librement, faire du rock dans une URSS qui ne le tolère que très peu. À Leningrad, au début des années 80, la musique circule sous le manteau, se traduit à la main, se transmet comme un secret. Et pourtant, le film est profondément solaire, traversé par une énergie vitale, pur et belle, comme si la liberté existait déjà, malgré tout.


Dès l’ouverture, Serebrennikov frappe fort : ce concert où le public est contraint de rester assis, immobile, alors que le rock appelle le corps, le mouvement et la transe. Tout est là. La mise en scène épouse totalement son sujet : le rock et la liberté sont partout, même quand ils sont empêchés. La caméra déborde d’idées, de ruptures, de séquences fantasmées, comme si le film refusait lui aussi de rester sage. Serebrennikov ose tout, ne refuse rien, tout en maîtrisant tout, jusqu'à s’adresser directement à nous.


Mais Leto est loin de n'être qu'un film de prouesse. Déjà aucune n'est inutile, elles servent ces personnages et l'ambiance. Il raconte comment la musique façonne les sentiments, les rapproche et les met à distance. Les chansons ne sont jamais décoratives : elles traduisent un état intérieur, un désir de fuite, une frustration, une sensation passagère. Quand la réalité devient trop étroite, le film bascule dans l’imaginaire, dans ces séquences presque griffonnées, où tout semble possible (jusqu'à ce qu'un personnage ne vienne casser ça!). Ce va-et-vient entre réel et fantasme concorde avec l’état émotionnel des personnages, leur amour contenu, leurs élans jamais totalement assumés.


Au cœur du film, il y a ce ménage à trois. Il devient un espace de plus en plus fragile, traversé par les regards, les doutes, les silences, les désillusions. Serebrennikov capte avec finesse et beaucoup d'émotions ces petits moments de vie, notamment le sentiment d’être dépassé (par la musique que l’on aime, par la personne que l’on aime, par une jeunesse qui s’échappe déjà). La scène de plage en est le parfait exemple, tout est déjà dit sans l'être, c'est beau et émouvant. Les regrets se font sentir sans être formulés, tout passe par un geste, un sourire, un regard qui se détourne.


Les trois comédiens principaux rayonnent. Elle est extraordinaire, eux aussi, tous portés par un charisme naturel qui rend chaque scène vibrante. Ce sont des personnages forts, vivants, marquants. Le film est dynamique, fluide, sans fausse note, et ne connaît aucun temps mort. Il capte aussi la brièveté de l’instant, cette conscience que tout peut s’arrêter brusquement. Leto ressemble à un été lumineux dont on sait, dès le départ, qu’il ne durera pas, et c’est précisément ce qui le rend si beau.


Leto est à la fois un film sur la naissance d’un mouvement et sur ce qu’il laisse derrière lui. Entre élans de liberté, amour retenu et mélancolie douce, Serebrennikov capte un instant fragile, déjà menacé de disparition. Un film vibrant, libre, profondément humain, qui continue de résonner bien après que l'ampli soit débranché.

Créée

le 20 janv. 2026

Critique lue 40 fois

Docteur_Jivago

Écrit par

Critique lue 40 fois

12
2

D'autres avis sur Leto

Leto

Leto

9

takeshi29

1685 critiques

Letroto pour le dire définitivement, mais pour l'instant c'est ma Palme

Voici ce que j'ai écrit il y a moins de deux jours au sujet du morceau "Summer Will Be over Soon" qui sert de générique de fin à ce "Leto" alors que je l'écoutais en boucle : « Je suis allé voir...

le 14 déc. 2018

Leto

Leto

10

Moizi

2564 critiques

Dieu que c'est beau

Je ne savais quasiment rien de Leto avant de voir le film, juste que ça parlait de rock à Leningrad dans les années 80 et c'était une claque monumentale. C'est sans doute le film le plus solaire que...

le 24 déc. 2018

Leto

Leto

9

Theloma

662 critiques

♫ Back in the U.S.S.R ♫

Dans un plan séquence d'ouverture remarquable, Kirill Serebrennikov nous introduit dans le fameux Leningrad's Rock Club, une salle de concert sous contrôle de l'Etat, où se produisaient des groupes...

le 4 janv. 2019

Du même critique

Gone Girl

Gone Girl

8

Docteur_Jivago

1442 critiques

American Beauty

D'apparence parfaite, le couple Amy et Nick s'apprête à fêter leurs cinq ans de mariage lorsque Amy disparaît brutalement et mystérieusement et si l'enquête semble accuser Nick, il va tout faire pour...

le 10 oct. 2014

American Sniper

American Sniper

8

Docteur_Jivago

1442 critiques

La mort dans la peau

En mettant en scène la vie de Chris The Legend Kyle, héros en son pays, Clint Eastwood surprend et dresse, par le prisme de celui-ci, le portrait d'un pays entaché par une Guerre...

le 19 févr. 2015

Star Wars - Le Réveil de la Force

Star Wars - Le Réveil de la Force

3

Docteur_Jivago

1442 critiques

Un réveil honteux

Fervent défenseur de la trilogie originale et de la prélogie, dont l'impact sur ma jeunesse a été immense, l'idée que Disney reprenne cette franchise m'a toujours fait peur, que ce soit sur le rythme...

le 1 janv. 2016