Sorti en 1948 et réalisé par Max Ophüls, Lettre d'une inconnue est l'adaptation du roman court du très célèbre écrivain autrichien Stefan Zweig que j'ai relu pour l'occasion. Pour adapter une telle tragédie historique, le choix s'est donc porté sur le réalisateur français d'origine allemand Max Ophüls, qui a fuit quelques années auparavant la France pendant l'occupation allemande pour s'installer aux Etats-Unis. C'est ici son second film américain et pour le coup il s'est adjoint les services de la star hollywoodienne Joan Fontaine (Rebecca et Soupçons d'Alfred Hitchcock) et d'un acteur français Louis Jourdan, qui lui aussi a quitté son pays pour les mêmes raisons. C'est avec ce film que je découvre le cinéma de Max Ophüls, dont le style cinématographique colle parfaitement avec le style littéraire de Stefan Zweig.
Par rapport au roman, Stefan Brand (Louis Jourdan) n'est plus un romancier, mais un musicien ... mais mis à part ça et la fin aussi (mais j'y reviendrai plus tard en spoil caché), le film est très fidèle au roman. Stefan est un bohème, qui se soucie peu de faire carrière et qui multiplie les conquêtes féminines. Mais un beau jour, il reçoit la lettre d'une inconnue/Lisa (Joan Fontaine) qui est secrètement amoureuse de lui. Elle lui raconte comment elle est tombée amoureuse de lui, alors qu'elle n'avait que seize ans (treize ans dans le roman). C'est donc en se replongeant dans les écrits de la lettre que Stephan va se remémorer, au moyen de flashbacks à l'écran, sa rencontre avec cette inconnue.
En fait, Joan Fontaine avait trente ans au moment de la sortie du film. Elle est même plus âgée que Louis Jourdain, qui n’avait que vingt-six ans. C'est peut-être le seul gros défaut du film, Joan Fontaine ne fait pas assez jeune au début du film et l'écart d'âge avec Louis jourdain ne se fait pas du tout ressentir. La différence d'âge entre les deux protagonistes, c'est pourtant un point essentiel du roman, puisque nous allons voir comment une jeune fille (pour rappel, treize ans dans le roman) tombe amoureuse de cet homme parfait, ou plutôt devrais-je dire, idéalisé par la jeune fille. Nous sommes dans un mélodrame très cruel, puisqu'elle va sacrifier sa vie pour cet amour illusoire, pour un homme qui ne saura jamais la regarder et qui l'oubliera instantanément. C'est même plus qu'un drame, c'est une tragédie, car on sait avec cette lettre qu'elle est morte et qu'il ne la (re)verra jamais.
Le fond du film, c'est de voir comment Stefan va essayer de prendre conscience de ses erreurs et qui n'a jamais été en capacité de regarder celle qui aurait pu faire son bonheur. Le film se déroule au début du XXème siècle, en Autriche et montre aussi une société dans laquelle les femmes devaient trouver un bon parti. On voit la mère de Lisa vouloir marier leur fille avec un haut grader militaire, le lieutenant Leopold von Kaltnegger (John Good). Elle va finir par se marier avec lui et avoir un enfant, mais pas le sien, si vous voyez ce que je veux dire ...
Elle va tomber enceinte après avoir passé une seule nuit avec Stefan. Ce n'est donc pas l'enfant de son mari, mais bel et bien celui de Stefan (l'amour d'une seule nuit). Voyant que Stephan multiplie les conquêtes et l'ayant complètement oubliée alors qu'elle avait tout misé sur leur nuit d'amour, elle va finir par accepter les avances du lieutenant, parce qu'il faut bien qu'elle subvienne aux besoins de son enfant.
Dans cette construction tragique, on verra donc ce qu'elle n'a pas eu, ce qu'elle aurait pu avoir et ce qu'elle aura par la suite, mais qui ne peut pas la satisfaire. D'ailleurs, son mari comprendra plus tard que jamais il ne pourra rendre sa femme heureuse. C'est donc aussi un destin tragique pour le mari de Lisa. Il ne parviendra jamais à lui faire oublier Stefan, parce qu'elle va toujours vouloir y croire. Elle est littéralement obsédée par lui, sauf que lui il ne la verra jamais du même œil. C'est la définition parfaite d'un amour impossible et passionnelle entre une femme qui ne voit que lui et un homme qui ne la voit pas.
Max Ophüls réussi le pari difficile de transposer à l'écran un récit épistolaire (et donc difficilement adaptable à l'écran) et d'en faire un grand classique du mélodrame. Il multiplie les unités d'action, de temps et de lieu, sans jamais nous perdre. C'est fluide et ça parait même couler de source, alors que sur le papier ça semblait vraiment difficilement transposable à l'écran. Le fil conducteur du film, c'est la lettre et ça Max Ophüls en a bien conscience. Tout est est montré en flashbacks, mais jamais il ne va oublier le temps présent (la lettre). Et au temps présent, on sait qu'il n'y a plus d'espoir, puisque la lettre vient d'un hôpital et qu'elle a été écrite par une mourante. Tant bien même qu'on puisse imaginer un après ... il n'y aura pas un après.
J'aime beaucoup dans le film l'allégorie du train qui s'en va, mais qui ne reviendra jamais. Cette allégorie revient plusieurs fois en écho durant le film ...
Tout est dans le trop tard, quand Stefan prend le train et promet de revenir dans deux jours, mais ne reviendra jamais. Quand le train transportant le typhus voit le fils de Lisa partir, Lisa a dans le regard ce pressentiment qu'elle ne le reverra jamais. Et on a ce train manège dans lequel Stefan et Lisa rentrent dedans, avec un décor factice qui défile en second plan, là encore c'est un bonheur factice, qui sonne faux.
Comme dit au début de ma critique, il y a deux changements majeurs entre le roman et le film. Il y a donc Stephan qui est un écrivain dans le roman et qui devient un pianiste doué dans le film. Mais aussi et surtout, Max Ophüls modifie complètement la fin du roman ...
Dans le roman, Stefan n'arrive pas à se remémorer le visage de Lisa et est donc condamné moralement. Il ne trouve aucune voie de rédemption. Alors que dans le film, Max Ophüls introduit l'idée du duel avec le lieutenant qui va sceller le destin de Stefan. Ainsi, en lisant la lettre écrite par Lisa, il se révèle progressivement à lui-même et c'est dans la mort que le séducteur trouve une noblesse aux yeux du spectateur en retrouvant la mémoire de ses rares moments heureux passés avec Lisa. C'est là, la plus grande différence avec le roman, il trouve ici une voie de rédemption.
Bref, Lettre d'une inconnue est un très grand classique des années 40 et un très beau mélodrame. L'histoire est splendide et déchirante, magnifiquement adaptée et prend peu à peu une dimension d'une grande puissance émotionnelle. Le plus problématique reste quand même les modifications vis à vis de l'œuvre originale, surtout celle concernant la fin cruelle et cynique du roman qui devient beaucoup plus romanesque dans le film. Néanmoins, Max Ophüls conserve l'esprit du roman de Stefan Zweig et l'enrobe d'une mise en scène soignée et exempt de tout reproche. Mis à part la fin, dont je regrette le changement par rapport au film, on avait là un (quasi) chef-d'œuvre.