Quiconque ayant fait ses armes cinéphiles entre la fin des années 80 et les années 90 ne peut rester insensible face à Leviathan. Ce film ne paie pas de mine. Je n'avais jamais entendu parler jusqu'alors. Mais Leviathan raconte une petite histoire du cinéma hollywoodien.
Déjà, la réalisation : George Cosmatos, père de Panos Cosmatos à qui nous devons les audacieux Beyond the Black Rainbow (financé par Tombstone) et Mandy, est un réalisateur qui a déjà fait Rambo 2 - scénario de Cameron - et Cobra - scénario de Stallone - avant Leviathan, et qui enchaînera avec Tombstone et Haute Trahison. Que des hits. Donc le gars, il sait parfaitement filmer et amener des intrigues d'action concernant un groupe de personnes. Sylvester Stallone et Peter Weller (lequel vit l'âge d'or de sa carrière au moment de Leviathan) ne s'y trompent pas ! Peter Weller avait déjà joué pour Cosmatos père avec "D'origine inconnue" et Cosmatos fils pour l'épisode "L'Exposition" de la série Cabinet de Curiosités.
Ensuite, 1989. Année fantastique pour le cinéma américain : Rain Man fait un carton, Indiana Jones et la Dernière Croisade, Retour vers le futur 2, Un poisson nommé Wanda, Batman, L'Arme fatale 2 resteront dans les annales. C'est aussi l'année où le cinéma découvre l'eau. Pas moins de 6 films sur les profondeurs abyssales. Quasiment la création d'un genre, chose qui n'arrive que tous les 15-20 ans. Le cinéma n'y retournera plus de manière aussi forte. Parmi sur ces 6, retenons 3 films. Abyss connaîtra le succès. Leviathan et M.A.L. : Mutant Aquatique en Liberté (DeepStar Six) n'auront pas la même postérité... et ça vaut le coup de se demander pourquoi. Abyss de Cameron est la seule oeuvre abordant une entité inconnue des profondeurs comme étant positive. Les producteurs miseront plus de 40 millions dessus contre 20 pour Leviathan et 8 pour M.A.L. de Cunningham (Vendredi 13). Je ne sais pas qui a décidé de lancer la même année toutes ces œuvres similaires mais le phénomène est curieux, alors que cela ne dépend pas du tout une fin de droit d'auteur (d'habitude, on voit fleurir des films similaires - genre biopic ou licences - pour une question de droits tombés dans le domaine public). Trois films hollywoodiens sur les profondeurs sous-marines : je parle uniquement pour la France, Leviathan en janvier, M.A.L. en mai, Abyss en septembre.
Trois autres films nettement moins intéressants ont été tournés, produits ou distribués, mais évoquant le même scénario dans le même environnement : The Rift/L'abîme/Endless Descent (qui joue plus sur l'aspect infernal des profondeurs et la vacuité de certaines missions militaires), Lords of the Deep (production de Corman qui joue sur le registre de Sphere et d'Abyss avec la mutation d'un homme en raie, qui provoque des visions et révèle à une scientifique vertueuse une présence extraterrestre dans les profondeurs, venue en paix avec un pieux message) et The Evil Below (production sud-africaine qui se révèle un mélange de film subaquatique et de pirates, avec comme bien souvent des gentils chercheurs/ explorateurs et des vilains peu scrupuleux). Je conclus cette énumération en disant que l'année précédente, il y eut Le Grand Bleu qui reste à ce jour aussi magnifique que singulier dans son approche des profondeurs. Même si on retrouve cette course à aller toujours plus loin, plus profondément, les spectateurs découvrent avec cette dernière œuvre un aspect peu connu de l'eau, sa capacité immersive qui engendre une espèce de solitude qui n'a peu à peu plus de prise avec le réel.
Et les similitudes ne s'arrêtent pas là puisque M.A.L. et Leviathan traite tous les deux d'une mission de forage sous-marin en prise avec une firme capitaliste sans scrupule. Leviathan et Abyss aborderont tous les deux le bloc soviétique, comme de très nombreuses œuvres américaines de cette période, au moment où le bloc soviétique se fissure. Toute une époque où le cinéma interroge le cynisme capitaliste et l'instabilité géopolitique. Coïncidences ? Hmmmmm je n'crois pas.
Abyss est considérablement le mieux écrit et le plus intéressant car Cameron adore les fonds marins et n'a eu de cesse tout au long de sa vie de les promouvoir comme des merveilles inconnues de notre planète - bleue, je le rappelle. Il est fou, en effet, de considérer qu'on ne connaît parfois pas mieux certaines fosses ou gouffres sous-marins que le fond de l'univers. Des milliards sont dépensés pour l'espace mais l'eau reste et demeure l'enfant pauvre de l'exploration. Hier encore, j'avais vingt ans mais j'ai aussi appris qu'on promet mille milliards à Musk et Space X (entrant en bourse) s'il parvient à monter une colonie d'un million d'habitants d'ici 2046. Je sens que je vais adorer lire cette phrase dans 20 ans ! Mais toujours rien, ou si peu pour les fonds marins, que les capitalistes abîment avec une exploitation intensive et une gestion absurde, autant dans la distribution, le stockage avec les mégabassines que dans la dépollution (on permet le déversement de PFAS dans les rivières au seul titre de la résilience naturelle).
L'eau a toujours conservé une image ambivalente pour l'humain, composé lui-même de 60% d'eau. C'est en elle-même un monstre, une exclue, une instrumentalisée, une épreuve mais aussi - et la preuve en est ici - un divertissement. Je ne m'étendrai pas plus sur ce sujet passionnant car ce qui est troublant avec Leviathan, c'est le monstre de l'humain aquatique. C'est l'une des plus claires représentations monstrueuses de l'alliage entre l'humain et le poisson de toute l'histoire du cinéma. Et pas n'importe lequel ! J'ai installé dans ma chambre une peinture du nom de Leviathan. Je vous en épargne le détail mais cette figure me regarde chaque jour d'un regard blasé et inquisiteur, et chaque jour le monde se détruit un peu plus. Le jour où le Leviathan, selon la mythologie juive, se montrera sera le dernier de notre monde. Est-ce à dire que ce film qui montre une mission de forage sous-marin en prise avec une firme cynique, menteuse, et un monstre provenant d'une épave russe mystérieusement abattue sera la porte d'entrée de l'apocalypse ? L'hypothèse est intéressante et mérite d'être énoncée, tant les puissants font n'importe quoi de la vie humaine.
Maintenant, quel monstre est représenté dans ce film-ci ? Je l'ai perçu comme un monstre composite, fait d'agglomérats des parties et corps qu'il trouve sur son chemin. C'est un monstre avide de sang, comme un vampire ou une sangsue. Sa forme n'est pas fixe et est extrêmement rapide et évolutive, si bien qu'on a un peu de peine à se représenter la chose, même si le film n'est pas avare pour mon(s)trer l'obscénité des meurtres et des chairs combinées. Comme dans Alien et M.A.L. il s'agit d'un mutant, à la différence notable qu'il est dit que ce dernier absorbe, certes le sang, le corps, mais aussi la conscience, l'esprit, l'intelligence. C'est intéressant car, comme dans Alien, c'est précisément la course au progrès qui a mené ces quelques humains dans cette fosse marine. On retrouve alors une sorte de vanité de l'humanité, coincée dans le progrès, avec la tempête du temps dans le dos pour reprendre une image de Walter Benjamin.
Leviathan est aussi un film assez étrange qui empreinte sans honte des éléments de décors et de narration à d'autres oeuvres ; il est de réputation que ce film s'inspire de The Thing (qui raconte une mission dans un milieu hostile et d'où l'on voit surgir un monstre informe et rose) et de Alien (qui raconte une mission dans un milieu hostile et d'où l'on voit surgir un monstre avec une grosse tête de teub noire, visqueuse et acide - c'est amusant de voir comment la mission spatiale et sous-marine se ressemblent beaucoup, notamment dans la constitution de l'équipage, dans les rapports sociaux ou dans les combinaisons et outils utilisés). Pour Leviathan, j'ai souvent pensé à Alien 2 (1986) mais aussi Robocop pour les intrusions de la firme via un écran et l'ambiance fasciste au sein de la mission. Le final reproduit la fin de Piège de Cristal, sorti un an auparavant. Comme si avec Leviathan, on essayait même plus de faire semblant d'écrire, on reproduisait juste ce qui marche ailleurs et, à l'instar du monstre, on délivre une sorte d'œuvre composite dont l'aspect référentiel peut donner lieu à un jeu avec le spectateur. Il n'a pas fallu attendre les intelligences artificielles pour assister à ce genre de reproduction ! Ce qui marche ailleurs, ce qui plaît, c'est surtout ce qui fait catharsis pour le public, au sens aristotélicien, donc qui rappelle à ce public certaines angoisses collectives, mimées dans des œuvres de science-fiction. Dans un contexte où l'on croit avoir tout exploré sur la planète, on découvre que cette dernière, principalement couverte d'eau, repose sur de grandes ignorances : toutes ces découvertes surnaturelles, bonnes comme mauvaises, ont pour sens collectif de montrer une vanité que j'évoquais ci-dessus, mais aussi une vanité du cinéma imitateur qui, se reproduisant, assiste à sa propre mutation monstrueuse.
Une dernière chose concernant ce film : le casting. Je sais qu'aujourd'hui tous ces acteurs ne disent plus grand chose mais j'ai rarement vu une réunion d'acteurs et d'actrices ayant une renommée mais qui sont surtout connu pour d'autres films. Ainsi, dans Leviathan, Robocop donne la réplique au colonel de Rambo, à Winston de Ghostbuster, à un méchant de Maman J'ai raté L'Avion et à Tina, la meuf copie conforme de Sandra Bullock de la série The Flash, la fille de Beverly Hills et Héctor Elizondo, qui a une filmographie longue comme pas ma bite mais que j'ai vu des dizaines de fois. Ça ne vous est jamais arrivé un film qui vous fait dire "hé mais c'est machin là ! comment il s'appelle" ? Bah Leviathan m'a fait 6 fois la blague. Moins drôle, l'acteur Michael Carmine qui interprète DeJesus, le quota hispanique de l'équipage, est mort des conséquences du SIDA... en 1989. Cette année résonnait aussi avec ce fléau et le début de la trithérapie après de très longues injustices pharmaceutiques, politiques et médiatiques.
Ce que je pense de Leviathan ? Je n'ai cessé de le dire ici. Ce n'est pas une franche réussite, le final est bâclé, peu cohérent, c'est trop pompé et déjà vu par tous les bouts MAIS il se regarde aujourd'hui comme un plaisir coupable pour certains des aspects que j'ai énoncé tout au long de ce papier virtuel entrecoupé de quatre pubs.