L’ivresse des possibles, ou le vertige d’un cerveau en surchauffe

Un comprimé translucide, avalé presque par hasard, et voilà que le monde se plie comme un origami docile sous l’œil soudain délié d’un écrivain raté. Dans Limitless, l’intelligence n’est plus une promesse mais une drogue, un shoot de lucidité absolue qui fait de la moindre synapse une piste d’envol. Et le film, fidèle à cette montée en régime, carbure d’emblée à l’euphorie, comme s’il avait lui-même gobé la fameuse NZT avant de se mettre en marche.


Neil Burger épouse ce principe avec une gourmandise visible. La mise en scène ne se contente pas d’illustrer l’augmentation des capacités cognitives d’Eddie Morra, elle en épouse les battements, les accélérations, les vertiges. L’image se démultiplie, les travellings s’étirent à l’infini, les couleurs se saturent jusqu’à l’ivresse. Il y a là une manière très physique de traduire l’abstraction de l’intelligence, de lui donner une texture, presque une saveur. Le montage, nerveux sans être hystérique, épouse ces pics de conscience accrue avec une précision quasi musicale, tandis que la bande originale accompagne cette montée en puissance avec une efficacité discrète mais constante, comme un flux sous-jacent qui ne cesse jamais tout à fait de vibrer.


Au centre de cette expérience, Bradley Cooper trouve un terrain de jeu idéal. Son Eddie, d’abord mou, flou, presque translucide, se métamorphose en une figure d’assurance glacée, sourire aiguisé et regard d’acier. Cooper ne surjoue jamais la transformation, il la laisse affleurer, comme si l’intelligence extrême était avant tout une question de posture, de rythme intérieur. Face à lui, Robert De Niro impose une présence compacte, presque minérale, incarnation d’un pouvoir plus ancien, moins fantasque, qui observe ce prodige chimique avec une méfiance carnassière.


Ce qui fascine, surtout, c’est la promesse contenue dans le film. L’idée d’un accès total à soi-même, d’une exploitation intégrale de ses capacités, agit comme un vertige délicieux. Limitless touche à quelque chose d’enfantin et de vertigineux à la fois, une sorte de fantasme de toute-puissance intellectuelle qui flirte avec le conte moral. Et dans ses meilleurs moments, le film tutoie une forme de griserie conceptuelle, une ivresse des possibles qui emporte tout sur son passage.


Mais cette fulgurance a son revers. À mesure que le récit avance, une certaine prudence narrative vient brider les élans initiaux. Le film, qui semblait prêt à explorer des territoires plus troubles, plus ambigus, se replie parfois sur des mécanismes plus convenus, notamment dans son versant thriller. Comme si l’infini promis par la pilule se heurtait soudain aux limites d’un scénario soucieux de rester lisible, efficace, presque sage. Cette tension entre audace formelle et retenue dramaturgique crée une légère frustration, un sentiment d’inachevé qui affleure sans jamais gâcher totalement le plaisir.


Car plaisir il y a, indéniablement. Un plaisir vif, parfois un peu coupable, à voir un homme devenir une machine à réussir, à séduire, à comprendre. Le film joue avec cette ambiguïté morale sans toujours l’assumer pleinement, mais il la rend palpable, presque tactile. On sent que derrière la success story se cache une inquiétude plus sourde, une question lancinante sur ce que signifie réellement « être au maximum de soi-même ».


Et puis il y a cette sensation persistante, une fois le générique venu, que quelque chose a été effleuré sans être entièrement saisi. Comme une idée brillante qu’on aurait oubliée au réveil, laissant derrière elle une trace diffuse, un parfum d’évidence inaccessible. Limitless n’épuise pas son propre concept, loin de là, mais il en révèle suffisamment pour donner envie d’y croire, ne serait-ce qu’un instant, le temps d’un battement de neurone un peu trop rapide.

Kelemvor

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