Pour faire son grand film sur l'homme le plus aimé de l'Histoire des Etats-Unis, pour traiter cet énorme et dangereux sujet qu'est l'abolition de l'esclavage, Spielberg aurait pu se contenter d'un scénario calibré pour les Oscars, racontant le combat difficile d'un homme, son chemin de croix pour une cause juste, en l'opposant à quelques antagonistes bien choisis, ponctuant le tout avec des scènes de guerre fracassantes pour assurer un peu de spectaculaire et contenter le spectateur lambda qui commencerait à piquer du nez. En somme, un "Schinder's List" bis, donc forcément en moins bien.


Mais non, Spielberg ne fait rien de tout cela. Au contraire, il choisit un angle d'attaque surprenant, flirtant avec une subversion dont on oublie que l'ami Steven, sous les couches de CGI et derrière la musique grandiloquente de John Williams, est assez coutumier : déjà dans "Schindler's List" avec la petite fille en manteau rouge, dans "La Guerre des Mondes" ou déjà dans "Rencontres du Troisième Type" et même "Jaws", la tête du pays en prenait mine de rien pour son grade. Dans "Lincoln", il s'agira de montrer les agissements de certains hommes qui usent de moyens illégaux (la corruption et l'achat de votes), immoraux, pour parvenir à atteindre un objectif noble (le treizième amendement). Parce que c'est ça la démocratie. Et l'idée est assez formidable.


Alors oui, on a un film un poil bavard et qui semble au premier abord, sans prise de risque, aménageant parfois la véracité historique pour mieux servir son propos. Pourtant c'est tout le contraire. Car en sous-texte, c'est aussi une vision sans concession du monde politique, avec ce message qu'on ne peut s'empêcher de capter : tout cela n'est qu'une comédie finement orchestrée, le Congrès n'est qu'un théâtre, où les hommes font de beaux discours, aux idéaux nobles, mais où tout se monnaye, à commencer par l'appartenance à un camp politique. Et s'il faut payer pour faire triompher son camp, même les "gentils" de l'Histoire peuvent s'y abaisser. Car contrairement à ce qu'on peut lire par ci par là, le film n'est pas une leçon d'histoire scolaire, et il n'est sûrement pas manichéen à partir du moment où le camp des "supposés gentils" (ceux qui veulent volter l'Amendement) n'hésite pas à tricher pour gagner. Et le camp des "gentils", c'est celui de Lincoln, que Spielberg fait mine de laisser en retrait mais qui est sans aucun doute la tête pensante de toute cette campagne : son "Trouvez-moi ces votes!" sonne clairement comme un "Achetez-moi ces votes!".


C'est pourquoi si on simplifie un brin, "Lincoln", c'est "Les Borgia" pendant la Guerre Civile Américaine. Eh oui. Même ce bon vieux Abe est capable de se mettre en rogne et de faire valoir son statut "d'homme le plus puissant d'Amérique" pour prendre des décisions à valeur de lit-de-justice, de coups de forces illégitimes. "Lincoln" a ceci de génial qu'il montre son protagoniste à la fois comme un héros et comme un voyou. Mais un voyou génial, qui, derrière ses petites vannes qui amusent la galerie, a tout compris au fonctionnement de la démocratie.


Et engage par la même une réflexion assez vertigineuse sur le sens du mot "esclavage", complètement redéfini quand nous prenons conscience d'être nous-mêmes soumis à la volonté d'un seul homme. Car Lincoln n'est pas différent des autres hommes politiques américains. Ni meilleur, ni pire. Avec ses obsessions. Lincoln, c'est Nixon qui espionne ses rivaux au Watergate. C'est Bush qui fonce tête baissée dans le bourbier irakien. C'est Obama qui passe en force sur l'immigration, sur la sécurité sociale... Oui, depuis cette époque bénie, rien n'a changé.

RustinPeace
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le 6 juil. 2015

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