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Sur une trame somme toute très simpliste, l'errance de deux personnages dans un Japon culturellement opaque, Sofia Coppola construit une relation émouvante, ouverte et tactile, éffleurements discrets de deux corps captés par la caméra. L'histoire de Bob Harris, acteur sur la descendante qui accepte, comme beaucoup de stars américaines, de prêter son image à un produit japonais. Ici le whisky Suntory, une marque pour laquelle Mickey Rourke a d'ailleurs déjà joué les têtes de gondole, pour de vrai cette fois-ci, à la fin des années 80. Celle, aussi, de Charlotte, belle et jeune femme un peu paumée, entre son mari qui ne lui prête guère attention, et un mal de vivre lancinant. Deux électrons qui vont se croiser dans un pays qui les isole encore plus.

Loin de stigmatiser les différences, de jouer sur le pathos ou le mélodrame chiant, cette jolie chronique s'amuse des pauses et des longueurs pour installer un climat nonchalent et cotonneux, rappellant en cela Virgin Suicides et sa langueur automnale. Sofia Coppola filme Tokyo avec beaucoup de grâce et de tendresse. Sa caméra investit ce paysage urbain édifiant avec une fraîcheur retrouvée, comme si, après avoir filmé la plupart de ses grandes villes sous tous les angles, le cinéma américain s'était trouvé un nouveau terrain de jeu.

Magnifiée par des plans langoureux et les errances des deux personnages principaux, Tokyo est à la fois ville tentaculaire et totalement personnelle. Lost in Translation est en même temps l'histoire d'une amitié, d'un amour naissant, et d'une assimilation. Le début du film nous étourdit, provoquant presque le jetlag. En usant de clichés et d'images d'Epinal parfois un peu brutales (Bob dans l'ascenceur, Bob dans la douche), la réalisatrice débute posément un lent processus d'intégration.

Comme Bob et Charlotte, deux personnages qui nous sont rapidement très familiers, on s'immerge dans un Japon de moins en moins fermé, on abaisse les barrières culturelles pour se fondre dans ce pays riches en traditions, aussi étranges ou décalées puissent-elles nous paraître. Et, dans un glissement imperceptible, on passe du rire étonné au respect sincère. Film raciste, Lost in Translation, parce qu'on s'y moque de l'accent des japonais ? Certainement pas, ou ce serait alors passer à côté des intentions de Sofia Coppola. Voir par exemple ce gag hilarant avec le réalisateur qui ne se fait pas comprendre, rappel évident au titre du film.

Comme Bob qui ne veut plus partir à la fin du film, le Japon devient rapidement une nature, et non plus une curiosité. On y retrouve tout ce qui en fait une attraction pour les touristes (Akihabara, le quartier des jeux vidéo et ses rythm games, les restaurants à sushis), mais aussi un pays animé par une culture, et donc infiniment respectable. C'est aussi un socle à la solitude de nos deux héros, qui elle n'a rien d'un simple blues de pèlerins paumés en terra incognita.

Elle se révélera même à l'aune de cette expérience, comme agrandie par une loupe. Portée par un score aérien, leur aventure est celle de deux personnages qui se retrouvent, deux êtres qui n'existaient pas et se complètent. Bob, aussi loin de sa femme que les kilomètres et l'indifférence peuvent le permettre, est totalement inconsidéré par cette épouse trop occupée à régenter sa vie à coup d'échantillons de moquette et de fax, jolie image de la desperate housewive comblée par ses outils plus que par son mari. Charlotte, perdue et délaissée par un mari paradeur qui papillonne devant l'archétype de la star américaine en plein press junket, trouve en cet homme affable des échos au cynisme de son caractère.

Et nos deux âmes de se retrouver lors d'une fin magique, où les mots se perdent, non pas dans la traduction, mais dans le son de la ville. Que se sont-ils dit, murmuré à l'oreille, peu importe, leur périple est achevé, complet. Un mot pour finir des acteurs, formidables. Scarlett Johansson est superbe, evanescente, sans jamais en faire trop, Bill Murray est bouleversant. On oublie souvent à quel point c'est un acteur génial, combien il sait merveilleusement utiliser sa voix, son corps, bref, sa gestuelle, pour exprimer des émotions.

Loin du numéro du bouffon du roi qui essaye de se racheter une carrière (Jim Carrey, si tu me lis), Murray joue tout en retenue, en nuances, est devient Bob Harris sans l'ombre d'un effort, confirmant par là même que Rushmore n'était pas un accident. Et Lost in Translation touche d'autant plus que ces deux acteurs donnent à leur personnage une qualité terrestre inestimable, qui hante longtemps après que le film s'achève.

il y a 11 ans

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6 commentaires

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