Le sujet même de ce film le rendait presque impossible à réaliser : la visite d'un jeune universitaire juif américain au couple Louis-Ferdinand Céline/Lucette Almanzor, en exil forcé au Danemark, juste après la guerre.
Comme le suggère le sous-titre, il s'agit d'une valse de deux (trois) clowns dans une catastrophe. Chacun joue faux une partition inévitablement cacophonique. L'universitaire, admirateur auto-aveuglé du grand écrivain, qui a œuvré et veut œuvrer pour qu’un pardon universel soit accordé à Céline au titre du génie littéraire, mais qui se garde bien de préciser qu'il compte récolter de ses efforts la matière d’un livre ; Louis-Ferdinand Céline, cabot paranoïaque surjouant son malheur - portrait de l'artiste en vieux persécuté - décidé à mystifier, humilier et soumettre cette imbécile marionnette mise à sa disposition par la providence ; Lucette enfin, surveillant son homme pour tenter d’empêcher le lait de sa haine de déborder sur le feu de son antisémitisme, prête à tout pour sauver sa raison de vivre.
Chacun joue son jeu, entre poker menteur et partie d'échecs à l'aveugle, pions les uns pour les autres, pitoyables pantins pris dans les répliques d'un cataclysme impensable et impensé.
Presque inévitablement, le film se réduit à un quasi-huis clos de nature théâtrale. Les acteurs tentent d’éviter le piège de la surreprésentation, avec plus ou moins de talent, mais, malgré toute leur bonne volonté, ils ne peuvent y parvenir. Mention spéciale cependant à Denis Lavant, il exhume un prodigieux Céline, ahurissant par instants (la scène où il entame une danse yiddish qui vire à la grotesque sarabande d'une rage trop longtemps contenue). Certes il en fait trop, mais n’est-ce pas Céline lui-même qui en a toujours trop fait, dans son registre insupportable de paranoïaque chargé de tous les péchés du monde par une conspiration des puissants contre l'innocente expression de sa petite musique ?
Le film mérite donc d'être vu, malgré ses maladresses et ses limitations, il aurait fallu un metteur en scène de toute première force pour parvenir à maîtriser une telle gageure. Tous ceux qui s'interrogent sur l'énigme si dérangeante (op)posée par le cas Céline à nos bonnes consciences prendront intérêt à cette évocation, et, cette fois encore, Denis Lavant se montre extraordinaire de sincérité, d’expressivité et d'énergie radicale.

Philippe_Banque
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le 14 mars 2016

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