La fameuse pièce de Shakespeare, je l'ai vue il y a trois ans de cela au théâtre. Sur le coup, Macbeth ne me passionne pas, notamment pour ces personnages froids et immoraux. Par mauvaise habitude, peut être, on espère des personnages antiques aux grandes vertus, au théâtre. Cette œuvre demeure certainement une des plus difficiles à commenter et par dessus tout à aimer. Le texte et les personnages du dramaturge anglais nous paraissent tellement étrangers, éloignés de ce que l'on peut attendre d'un Rodrigue, d'un Ruy Blas ou d'une Phèdre pour ne citer qu'eux. Certes, ces derniers sont toujours confrontés à des dilemme (cornéliens par exemple), mais c'est pour mieux révéler leurs qualités : ils sont des modèles de courage, d'amour ou d'honnêteté. Le but sera alors de choisir entre toutes ces valeurs. Chez Macbeth, il n'y a rien de tout cela, mais c'est la raison de toute notre déstabilisation. Avec cette pièce de théâtre, Shakespeare étonne plus qu'il ne plait. Il est marrant de constater qu'il en va de même pour son adaptation cinématographique par Justin Kurzel sauf que le réalisateur australien n'a pas besoin de réécrire le texte de Shakespeare et s'empare volontiers de celui-ci : il ne lui reste plus qu'à parler à travers les images. Enfin, il ne lui reste plus … comme si c'était une tâche aisée !
Cartographie :
Ce que je constate d'abord à la vision de Macbeth, c'est que je retrouve les mêmes sensations que j'avais eues lorsque j'avais vu la pièce pour la première fois au théâtre : une froideur, une austérité, le tout dans une atmosphère des plus pesantes. Pourtant, les couleurs chaudes ne manquent pas dans l'adaptation cinématographique, avec la splendide (puisqu'on ne peut la désigner autrement) photographie d'Adam Arkapaw. Les décors et paysages écossais sont superbement filmés. Attention à ne considérer pas cette œuvre comme belle d'un point de vue plastique : le but de Macbeth n'est pas de nous faire aimer la beauté mais la laideur. Je n'irai pas jusqu'à comparer la mise en scène de Macbeth à celle de Valhalla Rising car je n'ai nullement vu ce film, et je préfère me consacrer à une autre référence cinématographique. Alors, oui, on peut se permettre de rapprocher le travail d'Adam Arkapaw à celui du regrété Andew Lesnie. La volupté d'Andrew Lesnie est surement absente, mais il n'empêche que la poésie des images reste présente. Aux frontières du symbolisme, Adam Arkapaw fait nager ses personnages dans des océans de brume, de pluie, ou de cendres. Il n'est pas question de romantisme, pas la peine de contempler des paysages puisqu'ils ne représentent que les états d'âme des personnages. Et en raison de leur corps impurs et imparfaits (la maternité pour Lady Macbeth), ces visages sont cachés par la brume ou la pluie pour les éléments naturels, ou bien un voile. Ce n'est pas juste une question de fournir des beaux cadres, avec une mise en scène qui peut paraître prétentieuse, c'en est même pas du tout question. L'adaptation de Macbeth est un reflet du texte de Shakespeare, dans sa forme tout du moins.
Les sous-exploités :
Surtout, Macbeth, c'est de la brutalité partout. Certes, il y a une exaltation de la violence dans plusieurs scènes, mais la brutalité se situe ailleurs que dans les représentations de la violence en elle-même. La brutalité vient effectivement des personnages qui l'incarnent : une brutalité physique pour le personnage de Macbeth et une cruauté morale, psychologique pour le personnage de Lady Macbeth. La volonté de Shakespeare n'a jamais été de sortir des conventions, on le comprend bien, dans le cadre du sexe et du genre, tout du moins, ce qui signifie nullement que le personnage incarné par Marion Cotillard ne soit pas fort, au contraire. Seulement voilà, en dépit de personnages extrèmement complexes écrits par Shakespeare, le film de Kurzel sous-exploite surement la capacité de ses acteurs à incarner ces personnages, ce qui crée un manque. Leurs ambitions sont passionnantes, malgré le sang qui les a tachées, et cela aurait été toute la force du film s'il avait continuer encore plus loin, laissant de côté un regard trop esthétique. Evidemment, on sait pertinemment que l'esthétisme répond au texte de Shakespeare, mais celui-ci n'est pas sufisamment utilisé. Cela peut paraître paradoxal étant donné que les répliques du film ne changent pas par rapport au matériel d'origine. En revanche, ça en devient trop facile, de survoler un tel texte. Je comprends néanmoins Kurzel, son projet se situe ailleurs que dans l'exploitation des thèmes qui composent la pièce : le pouvoir, l'ambition, le meutre … en d'autres termes, ce qui est jugé comme moralement mauvais, immoral.
Turn, hellhound, turn !
Pour en revenir à la brutalité, j'accorderai comme d'habitude, un passage sur la musique. Elle est ici composée par le frère du réalisateur, Jed Kurzel. De suite, il est aisé de remarquer qu'elle s'inspire de la musique écossaise de par le choix des instruments. Choix artistique ou non, la composition se concentre essentiellement sur les cordes, sans que cela enlève quelques passages épiques. La brutalité exprimée, passe donc essentiellement par un jeu sec du violon et du violoncelle. Fait intéressant, les instants de volupté ne sont pas portés par une utilisation éléctronique de la musique, ce qui était devenu courant de nos jours. Cela étant dit, cette musique colle parfaitement à l'ambiance génrale du film, lui donne, peut être, une dimension qu'il n'aurait pas sans. Ponctuée de différentes percussions, elle accentue la froideur des images, leur caractère quasi-sacré aussi. Le problème, encore, c'est que cette sacralité des images demeure seulement dans les images et dans l'éclairage du film. Macbeth mérite surement plus.
Full of scorpions is my mind :
Ce qui ne manque pas à Macbeth, en revanche, ce sont de bons acteurs. Fassbender est un monstre, une bête, un corps qui n'a pas besoin de bouger pour impressioner, un visage qui n'a pas besoin de parler pour s'exprimer. J'adresse ici, une lettre d'amour à cet acteur, et ce n'est pas parce que j'ai vu Shame et que … bref ! Déjà, il est très appréciable de regarder un film en version originale pour écouter la voix des acteurs. Nul besoin des dialogues pour remarquer la gradation tonique des acteurs au fur et à mesure du film, surtout pour ce qui est de Michael Fassbender. Le visage naturellement grave, il arborre la figure de Macbeth avec une animalité stupéfiante : la gueule du serpent dans un corps aussi agile qu'un félin. La voix de Fassbender, naturellement grave aussi, fait raisonner le texte de Shakespeare dans nos oreilles. Problème, là encore, du côté de l'exploitation de cet acteur. Justin Kurzel a la chance d'avoir de bonnes têtes d'affiche, pour autant, on reste toujours dans le registre de la facilité. Et là, le problème ne vient pas des acteurs, qui sont excellents, mais de leur direction. Peut être que Kurzel s'est dit qu'il avait un excellent texte de départ, et des acteurs prodigieux, et que, par conséquent, il valait mieux se concentrer sur le cadre, l'éclairage … etc. Or on aurait aimé plus de correspondances entre l'esthétisme et l'émotion. Pourtant, pris un à un, les deux éléments sont parfaitement exécutés : les acteurs sont bons d'un côté, la photographie est excellente de l'autre. Il en va de même pour le personnage de Lady Macbeth, femme de pouvoir mais non sans remord, qui aurait mérité un traitement plus approfondi. Par contre, Cotillard est plutôt bonne, et c'est assez paradoxal car je la trouve souvent mauvaise dans ses rôles anglais. Là aucune préténtion, et une remarquable exécution.
Un mal nécessaire :
On pourrait disserter des heures sur les notions préconçues de bien ou de mal chez Shakespeare, comme quoi, celui-ci n'a pas attendu l'invention de la sociologie pour comprendre que ce sont les idées qui enfantent les moeurs. Le film met pourtant bien en parallèle la dimension christique face aux tentations du mal, ou comment on punit le mal et on le blanchit par la mort. Y compris nous, spectateurs, qui attendons cette mort partout et impatiemment. Seules les images peuvent nous donner cette satisfaction. Quelques fois, cela fonctionne, pour d'autres non, notamment en ce qui concerne la première bataille inutilement stoppée par des ralentis. Autant aller jusqu'au bout des choses, et c'est avec un sentiment d’inachèvement que se conclut ce film, qui regorge néanmoins de beaucoup de potentiel.