Dense, épais, d'un phrasé que l'on n'entend plus, d'un verbe qui s'est perdu, nous voici en présence de cinq protagonistes qui échangent, dans une demeure aristocratique, autour de sujets complexes et qui ne cessent d'être débattus: la guerre, la paix, la religion. D’une écriture travaillée, ornée d’une verve aujourd’hui rare au cinéma, c’est sans en ignorer la qualité que je saluerai et applaudirai à m’en briser les doigts une mise en scène absolument splendide. De longs plans séquences, généralement fixes, qui nous permettent d’admirer des arguments énoncés de la plus belle des manières, une architecture d’une indicible beauté, des costumes d’un travail, d’un détail exquis, savourer un jeu d’une précision chirurgicale, explorer une vie sociale à laquelle peu ont accès, dans laquelle la révolte n’est qu’un bruyant voisin, un bruit de fond. Ni lent, ni artificiel, de l’orfèvrerie cinématographique, une œuvre dans laquelle le moindre détail est ajusté, travaillé au millimètre. Alors que les dialogues auraient pu être pesants, lourds. La mise en scène froide. Le résultat ennuyeux. Le parfait contraire se produit : les discussions sont brillantes, posées, pas un n’aurait l’idée d’interrompre l’autre, pas de violence verbale, pas un ton plus haut que l’autre, une maîtrise de la langue, de l’éloquence et de la rhétorique époustouflante, une mise en scène qui nous laisse respirer, nous promeut de simple spectateur à participant actif, débatteur, qui nous laisse profiter jusqu’aux quelques moments de scolastique, comme le souligne Édouard, sans intervenir, sans punir, sans juger. La mise en scène n’est pas froide, elle est impartiale, ne tranche pas, laisse l’expression et les raisonnements faire leur chemin. Madeleine n’est pas juge mais arbitre, tempère les arguments, demandent développement et n'influe sur le débat qu'en cas de nécessité. Et les petites mains, elles, à l’instar de leurs homologues aux théâtres, les techniciens chargés des déplacements d’objets, de morceaux de décor, créent le rythme, et en partie le décor, et renforce le détachement. Parce que cette brillante mise en scène n’est pas que contemplative, elle met aussi en lumière le détachement des protagonistes qui vivent dans un monde qui ne se rattache que peu à la réalité : un vacarme imprévu se fait entendre, on sonne la clochette, on sonne, on sonne, personne ne répond, il faut que le vacarme se fasse plus envahissant pour qu’on daigne se lever, aller vérifier de quoi il s’agit. Et appuie aussi la hiérarchie sociale : Nikolaï orchestre le déroulement de cette journée, donne les ordres pour que les petites mains les appliquent, les invités se contentent de suivre le mouvement. Et les serviteurs et domestiques ne font pas exception, Istvan se permet de distribuer une gifle punitive à celui qui osa servir un mauvais thé. Et, pour finir sur l’aspect qui me réjouit le plus : des personnages féminins pertinents et intéressants et bien écrits. Madeleine, aussi savante que grande rhétoricienne qui maîtrise tous les fils et rouages, tous les mécanismes de ces batailles argumentatives et qui le démontre en restant tout du long en parfait contrôle de chaque interaction, reprend, corrige, défend, enfonce ; Ingrida, qui épouse l’art de la guerre pratiqué par son mari, qui en fait l’éloge et en déplore la disparition chez les soldats ; Olga, qui propage sa propre idéologie chrétienne, sa propre interprétation des évangiles et de la non-violence Tolstoïenne, amputée seule de son anarchisme. Un film contemplatif, ingénieux d’une mise en scène qui feint la simplicité, le minimalisme, pour nous donner du grandiose. Un grandiose aussi beau que subtil. Un grandiose qui va à l'encontre d'un cinéma de divertissement qui n'a pour but qu'une surcharge de stimuli pour tromper l'ennui, à l'image de l'excellent Désordres de Cyril Schaüblin, qui a l'audace de prendre son temps, qui n'a pas peur qu'un ennui s'installe chez le spectateur. Une oeuvre magistrale!