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Quête du père
J'ai trouvé contrairement à d'autres ,ce film, assez magistral dans la représentation des masculinités, ça peut sembler confus, mais le film n'explore pas juste " les communautés masculinistes" ,il...
le 1 déc. 2023
Avec ses critiques très mitigées et son pitch à la Fight Club, c'est le film qui m'attirait le moins dans la filmo de Jesse Eisenberg. Que venait faire Jesse, le gringalet anxieux de New-York, dans un club masculiniste ? Mais après les cours de judo de "L'Art de l'Autodéfense", ça semble plutôt cohérent.
Le film s'est avéré complètement différent de ce que je croyais. J'avais peur, vu le titre et le synopsis, de voir un sous-Fight Club glauque et caricatural. En fait, le titre est trompeur. Le film aurait dû plus justement s'appeler "Ralphie", d'après le nom du protagoniste. Il s'inspire beaucoup plus de "Taxi Driver" que de "Fight Club".
Le Manodrome lui-même n'a rien à voir avec le Fight Club qui organisait des sabotages et des attentats, ce qui n'est pas du tout le cas ici. Au début inquiétant, le Manodrome ressemble plus au final à un refuge confortable pour hommes blessés qui va les rebooster à coups de paroles réconfortantes, de mantras et rituels plus ou moins ridicules. Nulle action violente envers la gente féminine n'est prévue dans le programme. Mais Trengove joue clairement sur la tension inévitablement ressentie par le spectateur. Adrien Brody incarne brillamment Dad Dan (Père Dan ^^) le gourou séduisant et légèrement inquiétant - Brody oblige - de la communauté. On ne peut s'empêcher de penser que sa douceur et sa sollicitude cachent quelque chose de sinistre, et on se fait totalement avoir. Ce Manodrome se révèle finalement un lieu misogyne (il prône une vie sans femmes) mais non violent envers les femmes et bienveillant envers les hommes.
J'ai aimé le côté imprévisible du film, qui joue sur les références cinématographiques du spectateur.
Plus que d'une plongée dans une secte masculiniste, il s'agit de la descente aux enfers d'un homme verrouillé, mal dans sa peau et complètement perdu, hanté par l'absence d'un père et terrorisé par sa future paternité. Son entrée dans le Manodrome ne sert que de catalyseur pour provoquer une implosion et libérer une rage qui couvait depuis longtemps.
Le réalisateur, par sa caméra collée à Ralphie, nous fait partager son quotidien déprimant et sans espoir, entre pauvreté et laideur omniprésente (fringues, coiffure, déco de l'appart). Contrairement à Travis Bickle, Ralphie est en couple avec un enfant à venir, mais il est tout aussi seul et perturbé. Il bosse comme taxi Uber (après avoir été licencié) et fréquente quotidiennement une salle de muscu où il tente de se modeler le corps de ses rêves. C'est un homme introverti dont le calme a quelque chose d'inquiétant et de dérangeant. Il parle peu, mais passe son temps à observer silencieusement les gens autour de lui, souvent à la dérobée.
Sa rencontre avec le Manodrome sera déterminante. Elle va peu à peu libérer en lui une rage contenue depuis longtemps et en faire une grenade dégoupillée. Ralphie sera d'abord "soigné" par Dad Dan et les membres du club qui le poussent à quitter sa compagne pour récupérer sa fierté et son pouvoir. Mais ce foyer pour hommes dépossédés de leur virilité et de leur pouvoir n'est pas le sujet du film, car Ralphie ne fera jamais vraiment partie du Manodrome. Son traumatisme est profond et demande beaucoup plus qu'un simple rejet des femmes pour être soigné. Ralphie fera donc des allers-retours entre le Manodrome et l'extérieur, tandis que son comportement deviendra erratique et de plus en plus violent, jusqu'à un point de non-retour.
Le film évoquera fugitivement son enfance marquée par la fuite du père et passée à s'occuper de sa mère. Ralphie est un homme très abimé qui tente inconsciemment de se construire une identité et de compenser une enfance désastreuse par la musculation et un look machiste qu'il copie sur les autres. L'angoisse de la paternité et le Manodrome ne feront que fissurer cette image machiste artificielle et la faire exploser, le laissant seul et démuni face à un flot de violence incontrôlable et un égo en vrac.
Comme le dira Dad Dan, Ralphie n'est en fin de compte qu'"un géant tendre et brutal" (dixit Dad Dan), mais il est aussi une bombe humaine. Son mal-être a des origines multiples et complexes - il pourrait même résulter d'une maladie mentale jamais prise en charge - et ne sera pas simplement résolu par une vie entre hommes.
Ce film m'a beaucoup troublée et dérangée, au point de m'empêcher de dormir et il continue de me trotter dans la tête. Peut-être le verrai-je différemment dans quelques années, qui sait ? Il exagère sûrement dans le glauque et le nombre de sujets abordés (virilité, relations aux femmes, responsabilité parentale), mais je trouve en tout cas qu'il est courageux d'aborder ces questions. Perso, j'ai adoré l'ambiance visuelle et sonore qui évoque celle d'un film d'horreur. Les couleurs agressives de l'univers de Ralphie (sa teinture rousse, les éclairages vert, orange et bleu de son appartement) contrastent violemment avec les boiseries sombres et la pénombre du Manodrome. On est plus proche d'un cauchemar que d'un film réaliste.
Jesse Eisenberg est absolument déchirant. Je passe sur sa prise de poids et de muscles stupéfiante, parce que l'essentiel de sa performance n'est évidemment pas là. Elle passe par son langage corporel, son mutisme (inhabituel) et la force émotionnelle de son regard. C'est à la fin du film que je me suis rendue compte à quel point le choix d'Eisenberg pour le rôle était intelligent et judicieux : sa silhouette menue et son regard rappellent ceux d'un enfant. Plus l'histoire avance, plus on remonte aux racines de son traumatisme, plus Ralphie se désagrège et perd pied, et plus il ressemble à un enfant perdu. Malgré les muscles, la teinture rousse, la grosse chaîne autour du cou, la boucle d'oreille, les baskets fluo, la paternité, Ralphie n'a jamais grandi. Tous ces artifices machistes n'ont servi qu'à masquer une identité jamais construite et leur artificialité est d'autant plus frappante sur un acteur qui, au naturel, est physiquement aux antipodes du personnage. Et Eisenberg a formidablement exprimé cela par son regard, notamment dans la scène où il surgit au Manodrome armé. Son regard de bête aux abois va me hanter longtemps.
Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à ses listes Cauchemars, Vous m'en voyez désolée, mais je ne suis pas d'accord., Les meilleurs films des années 2020, Les meilleurs films de descente aux enfers et Les meilleurs films coup de poing
Créée
le 20 avr. 2026
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