On voit bien pourquoi cette transposition du roman de l'abbé Prévost dans le contexte de l'après-guerre a attiré Clouzot. Ayant dû à la libération justifier ses activités durant l'occupation, il ne manque pas l'occasion de tailler un costard aux foules qui tondaient les femmes suspectées de relations avec l'ennemi. En 1949, fallait oser... Comme toujours, les comportements sont paradoxaux ; Manon est naïve et pure, tout en étant sournoise et vénale comme pas possible. Ici, tout se marchande ; le corps des femmes, ou la vie de ceux qui fuient l'Europe auprès de leurs passeurs. On retrouve bien la foi immodérée de Clouzot dans la nature humaine. Ici, ceux qui réussissent sont ignobles. L'honnêteté en revanche n'est pas trop récompensée... Enfin, il y a cette obsession du cinéaste à vouloir se situer en dehors de l'Hexagone, de préférence là où il fait chaud, façon Salaire de la peur ou Voyage en Brésil. Ici donc, ce sera la Palestine au sens de 1949.
Pourtant en dépit de tout ça, Manon n'est pas aussi réussi que ses autres films. La faute au côté terriblement naïf de certaines scènes. Et à l'interprétation de Manon, qui donne ici un mix un peu improbable entre l'ingénue décérébrée et la femme fatale. C'est voulu, mais ça dessert le film. Sur des thèmes pas si éloignés, Le passage du Rhin de Cayatte fonctionne mieux côté réalisme.
Mais bon, ça reste un film de Clouzot. Donc rien que pour ça, c'est de toute façon au-dessus de la mêlée.