Manos sucias, c'est l'histoire de deux frères amenés à convoyer en bateau une torpille bourrée de cocaïne, d'un point à un autre de la Colombie, en partant du port de Buenaventura, l'un des endroits les plus dangereux du pays.
Ce pourrait être un classique film d'aventure, mais Josef Wladyka, en empathie avec ce coin de Colombie où il a longuement séjourné, a tenu à aborder via cette traversée des thématiques sociales. Ainsi Jacobo, le grand frère, a-t-il perdu son fils Julito dans une fusillade entre gangs rivaux. Delio, son petit frère, rêve d'argent et de filles faciles : ce voyage va douloureusement le vacciner contre ce genre d'expédition. Les Noirs sont ostracisés à Bogota, repoussés dans des ghettos à drogue. Le racisme est latent, porté par le troisième larron, Jorge, qui s'en verra puni. Les mafias sont sans pitié. Les groupes paramilitaires font la loi. Un jeune tente de voler la torpille pour venir en aide à sa grand-même malade. La jeunesse ne parle que de foot et de rap - mieux vaut s'intéresser à ces deux sujets.
La réalisation de Josef Wladyka est peu originale : caméra à l'épaule le plus souvent. Le scénario souffre de quelques faiblesses : ainsi, le film commence par deux jeunes hommes, Delio et un autre, ce second étant ensuite abandonné après qu'il a mis une fille dans son lit - on aurait donc pu s'en passer. Certaines scènes sont trop longues, comme celle où les deux frères dansent en chantant sur le bateau. Les flashbacks ont tendance à être lourdement didactiques (la scène au bord du stade de foot pour parler de la misère à Buenaventura) ou tire-larmes (la tombe du petit Julito que Jacobo va visiter). Les effets de suspense sont assez convenus (le bateau de la police qui revient alors qu'on se croyait sauvé, les roues de la moto qui menace de sortir des rails filmés en gros plan).
Mais ce Manos sucias ("les mains sales"), outre un rythme captivant bien tenu, a aussi quelques atouts à faire valoir : un beau plan nocturne de Delio dans le bateau, une ellipse subtile (une faible lueur au ras de l'eau révèle que la torpille est en train d'être dérobée), une magnifique musique de chants traditionnels a capella. Et puis, attraction du film, ces motos-rails tout à fait exotiques. Enfin, la poignante scène où Delio noie un fuyard laissé hors champ, seules ses bras tendus vers son agresseur, de plus en plus faibles, signalant qu'il cède peu à peu.
L'autre atout du film, c'est l'interprétation. Wladyka a judicieusement eu recours à la main d’œuvre locale, les rôles principaux étant tenus par des acteurs d'une troupe théâtrale de Buenaventura. Mention spéciale au ténébreux Jarlin Javier Martinez qui incarne un Jacobo tout en intensité froide.
Rien de marquant, mais plutôt une réussite. Spike Lee, qui a coproduit le film, ne s'est pas sali les mains dans cette aventure.
6,5