C’est toujours intéressant de voir de mauvais films.


A fortiori quand ils auraient pu être bons.


Marguerite est sans doute de ceux-là.
La faute en premier lieu à un cinéaste qui s’est cru très malin, mais qui s’enferre dans les clichés, principalement en raison d’un scénario inachevé.


Marguerite peut toutefois servir de leçon, notamment d’écriture, dans la catégorie « Sujet en or que le film ne traite pas »


Le récit était donc prometteur.


La longue première séquence, bien écrite, bien jouée, sobrement mise en scène (quoique déjà sans doute trop découpée inutilement) dresse à la fois le portrait de ses personnages principaux, de leurs motivations et aussi de la société dans laquelle ils évoluent.


Deux ans après la fin de la grande boucherie des tranchées où elle a perdu ses derniers soupçons d’honneur, l’aristocratie vit ses dernières heures. Elle n’a d’ailleurs survécu jusque là que par un mariage de raison avec la riche bourgeoisie du XIX siècle. C’est en tout cas le contexte précis dans lequel vit Marguerite Dumont, chanteuse amateur, qui divertit ce petit monde par ses concerts lyriques.


On lorgne du côté de Renoir. On doute que le film sera à la hauteur.


On assiste habilement (en suivant un jeune journaliste bien curieux) aux préparatifs de la maitresse de maison dont le tour de chant est censé être le clou du spectacle.
Il l’est en effet, mais semble-t-il, à ses dépens: la cantatrice chante comme une casserole et massacre avec tellement d’entrain la musique de Mozart que cela en devient touchant.


Comme les personnages qui la découvrent, le spectateur hésite entre se mettre à rire ou se désoler, pour la malheureuse qui apparement ne se rend compte de rien, ou pour la musique qu’on assassine… Chose tout aussi surprenante, personne, parmi les invités ne laisse percevoir à la chanteuse le ridicule de la situation.


Tous les enjeux sont fixés dans cette scène d’exposition:
L’hypocrisie générale de cette société décadente qui entretient le mensonge sur les talents de Marguerite (la plaçant immédiatement dans une posture tragiquement solitaire)
Le désir simple et profond de celle-ci de n’être entendue que d’un seul auditeur: son mari. (et les mensonges de celui-ci pour échapper à la honte)
Le regard attendri d’une chanteuse débutante, qui en sait déjà plus que sa richissime bienfaitrice.
Les efforts assidus et ambigus du majordome pour entretenir les illusions de sa maîtresse, et l’image qu’elle se fait d’elle-même.
La fascination des deux trublions (journaliste/critique et poète) autant pour le spectacle effarant de ce mensonge collectif que celui de la candeur de cette femme.
Enfin, la dimension iconoclaste et grotesque d’une représentation très codifiée, ici pulvérisée par les fausses notes.


Tout est posé.
La bête de foire, le regard cruel ou hypocrite du public.
Le mensonge et la vérité.
L’illusion (la vie fantasmée) plus ou moins volontaire qui est aussi la source ou les moyens de l’Art.


On se dit que peut-être Giannoli s’inspire du travail de Milos Forman, (Amadeus, Man on the Moon). On se prend à espérer un film réellement ambigu et réfléchi sur ces questions.


Car le spectateur, là encore aiguillé par les personnages, ne peut trancher totalement cette question: A quel point Marguerite est-elle sourde ? inconsciente d’elle-même ? Est-elle stupide à ce point ? Ou maline à ce point ? Jusqu’où plonge le mensonge qui lui est fait ou qu’elle se fait à elle-même ?


Que se passerait-il si elle découvrait la vérité ?


C’est précisément ce questionnement qui retient l’attention du spectateur durant le reste du film. Cette question qui fascine chaque personnage de son entourage. Y compris l’étrange majordome, Madelbos, très bien servi par le regard pénétrant et impénétrable de Denis Mpunga.


Etendons-nous un peu sur ce personnage en apparence secondaire. Giannoli choisi d’en faire un personnage ambigu, bien plus riche que son rôle social ne permet de le penser au premier abord.
Il est non seulement le garant du bonheur matériel de Marguerite, mais aussi le véritable gardien de son illusion. Et encore le metteur en scène de celle-ci. Le manipulateur, le chef d’orchestre. C’est la figure du cinéaste dans sa propre fiction. Le gros plan sur l’oeil de Madelbos à travers l’objectif de l’appareil photo ne laisse aucun doute.


On se dit que la réflexion sur l’illusion se doublera donc d’un travail esthétique, grâce à cette mise en abyme du cinéma lui-même.


On restera pourtant sur notre faim.
Malgré les clins d’oeil qui parsèment le film: écrans blancs ou noirs, projections, cadres dans le cadre (le plan magnifique de Marguerite dans la cage du souffleur sous la scène de théâtre), l’évocation de Chaplin, les multiples « trous » du décors qui permettent l’observation, on effleure le sujet plus qu’on ne l’aborde vraiment.


De même, et c’est plus grave encore, à propos des enjeux du personnage principal.


Certes le portrait psychologique de Marguerite s’étoffe petit à petit. Mais il est surtout question de l’incompréhension et du désamour de son époux (chose acquise dès la première séquence) dont on apprend qu’il a une maîtresse.


Mais l’enjeu secondaire (très concret) qui servira désormais de moteur au récit est de savoir si Marguerite parviendra à chanter devant un vrai public.


Deux concerts différents vont se succéder. Pourtant aucun ne dissipera l’illusion.


L’arrivée de nouveaux personnages, la petite troupe interlope constituée du professeur pédéraste, et de ses « assistants » ne constitue pas réellement une péripétie, juste le prolongement logique de ce portrait d’une petite société de « créatures », d’artistes, de saltimbanques qui deviendront les inspirateurs subversifs de l’expression de la malheureuse Marguerite.


Toutes les situations tournent alors autour de cette question: quand va-t-elle apprendre la vérité ? Comment Marguerite parviendra-t-elle à surmonter cette épreuve ?


La séquence qui aurait dû être le point de basculement du récit, et qui est d’ailleurs amenée comme telle, (ce moment où enfin l’illusion aurait dû être brisée et ainsi permettre au spectateur d’éprouver avec Marguerite cette expérience tragique et potentiellement funeste ou salvatrice) est un véritable fiasco.


Echec total, car Giannoli, qui s’était tenu à une certaine sobriété jusque-là, bascule systématiquement dans des choix de récit et de mise en scène toujours plus grotesques. D’autant plus ridicules qu’ils esquivent, voire escamotent, soigneusement le coeur pourtant annoncé de son récit.


Cela commence par ce moment suspendu où le spectateur épouse le point de vue de Marguerite (ou est-ce celui de son mari à l’amour renaissant ?)


Au milieu des rires de la foule, la voix dissonante, soudainement, chante avec justesse.
D’un coup de baguette magique les tares indélébiles sont mues en talent prodigieux.


L’illusion ne se dissipe pas.


Giannoli nous la fait partager pleinement.


Ce qui aurait d'ailleurs pu être la façon la plus élégante de terminer un récit sans grandes ambitions. Pourquoi pas ? Une manière de nous faire éprouver et comprendre combien finalement le regard des autres importe peu. Et du même coup comment l’illusion avait finalement (est-ce un bien ou un mal ?) triomphé de Marguerite.


Mais au lieu de cette élégance, Giannoli tourne, de façon suicidaire, son récit à la farce.


La chanteuse s’étrangle, suffoque, et s’écroule sur scène. Plan ridicule du rideau de scène qui laisse le bras inerte apparent. Ridicule parce que c’est un cliché absolu. Celui que croit encore vivre Marguerite: l’artiste fauchée au faîte de sa gloire par un destin injuste. C’est une illusion totale. Le genre de péripéties qui n’arrive de cette manière que dans les mauvais récits. A mille lieues, par exemple, de la façon dont Mnouchkine représente la mort de Molière.


Ce mensonge encore plus grand est finalement la seule vérité que le diable Giannoli daignera concéder à son personnage. Esquivant ainsi totalement la confrontation de Marguerite au réel.
Le retour au monde tel qu’il est. Qui est pourtant le seul souci de l’Art. La seule chose qu’il sache nous enseigner.


Giannoli torture son personnage jusqu’au bout, dans une indignité totalement contraire à l’esprit tragique (C’est en apprenant la vérité qu’Oedipe se mutile, car c’est la vérité qui est douloureuse, non le mensonge qui l’a précédé), puisque Marguerite est seulement et bêtement devenue folle. Incapable de plus distinguer ses fantasmes de ses souvenirs, réduite à cette caricature d’elle-même, à cette marionnette dont les autres croyaient jouer. Giannoli leur donne raison. ou les accuse d’avoir cassé le beau jouet.


Giannoli, c’est un comble, ose même condamner le public (c’est à dire nous, les spectateurs avides et cruels) de ce « crime » atroce, par une dernière mise en scène de son photographe démoniaque, Madelbos, et son ultime regard accusateur.


Un mensonge de plus: une mascarade sacrificielle de la victime innocente (comme si elle n’avait pas elle-même participé au mensonge ?) sur on ne sait quel autel d’on ne sait quelle religion du spectacle dont nous serions les fidèles aveuglés.


Cliché, cliché, cliché… Récit qui se mord la queue croyant énoncer une vérité et se vautrant dans la stupidité crasse.


Imaginez deux minutes ce qu’aurait pu donner un film qui se serait réellement confronté à sa problématique: comment Marguerite peut-elle supporter de vivre après avoir découvert une telle machination ?
Comment réagir après avoir déchiré le voile d’une telle illusion ?
C’est une question que l’Homme se pose depuis la nuit des temps. C’est la caverne de Platon, qui fonde une grande partie de la philosophie occidentale. Si la fiction ne sert pas à explorer cela, à quoi sert-elle ?


C’est cela qu’il fallait écrire et que le récit, ses personnages, exigeaient de leurs auteurs: Marguerite assommée, sans doute, mais pas folle ! Marguerite révoltée, en colère, Marguerite blessée, dans son orgueil, son amour, évidemment !


Mais une femme aussi sensible, ouverte, courageuse, énergique, travailleuse qu’on nous la décrite aurait pu, avec un tout petit peu d’imagination, accomplir une vengeance digne d’elle. Comme les héroïnes qui l’ont inspiré chez Verdi ou Bizet.
Ou, au contraire, elle aurait pu découvrir par miracle, ou par un cheminement tout aussi intéressant à décrire, comment parvenir au pardon, à sa légèreté, comme le font les héros des opéras Mozartiens…


Marguerite aurait du avoir les ressources et la force de son illusion. Et duper le monde qui la croyait dupe. Ou avoir le courage de disparaitre avec elle, mais volontairement et consciemment… C’eut été le seul regard humaniste à porter sur cette malheureuse, une manière de lui rendre voix.
C’eut été la voie créatrice. C’eut été la voie divine.


Mais Giannoli a choisi le mépris et le ricanement du diable.


Stérile et vain.

antoninbenard
4
Écrit par

Créée

le 16 oct. 2016

Critique lue 473 fois

Antonin Bénard

Écrit par

Critique lue 473 fois

8
15

D'autres avis sur Marguerite

Marguerite

Marguerite

6

Sergent_Pepper

3172 critiques

Voix de garage

Marguerite avait a priori tout pour me déplaire, appartenant à cette catégorie de films français qui n’est pas la mienne, à la fois ambitieux dans leur volonté d’imiter les biopics à l’américaine...

le 27 sept. 2015

Marguerite

Marguerite

8

EvyNadler

349 critiques

Nos joies répétitives

Aujourd'hui, je suis allé voir un film qui a fait naître en moi tout un tas d'émotions. Le grand huit comme on dit, à s'émouvoir devant le regard plein de profondeur de Catherine Frot ou à rire...

le 21 sept. 2015

Marguerite

Marguerite

7

voiron

42 critiques

Critique de Marguerite par voiron

Marguerite Dumont est une femme riche c’est pour cela que son mari l’a épousé. Elle chante horriblement faux et donne des concerts chez elle pour ses amis, personne n’ose lui dire, elle décide de...

le 7 oct. 2015

Du même critique

Ex Machina

Ex Machina

4

antoninbenard

36 critiques

Je n'ai pas besoin de me trancher les veines pour savoir que je ne suis pas un robot.

Je suppose qu’il est plus cool, plus branché de ne reprendre qu’une partie d’une expression littéraire, passée dans le langage courant, pour en faire le titre de son film… Le plus étonnant est qu’il...

le 14 sept. 2015

Mort à Venise

Mort à Venise

5

antoninbenard

36 critiques

Torpeur et tremblements.

Du grand écart entre intention et résultat. C’est vrai. A priori, Mort à Venise devrait être un grand film, une fresque à la fois immense et intime, intelligente, sensible, dont le sujet (l’ultime...

le 10 juin 2015

La Belle Équipe

La Belle Équipe

9

antoninbenard

36 critiques

Compagnons de fortune

1936 donc… C’est vrai, c’est une année importante de l’Histoire française. Celle de l’élection du Front Populaire. Ce qui est moins vrai c’est que Julien Duvivier prétendrait avec La Belle Equipe...

le 30 déc. 2017