Si l’on connaissait Robert Guédiguian pour ses chroniques sociales et politiques estaquéennes, je ne le connaissait absolument pas en tant que réalisateur autant intimiste.
Avec Marie-Jo et ses deux amours, le cinéaste opère un virage aussi surprenant que réussi, délaissant sa lutte des classes pour explorer encore plus les méandres des dilemmes sentimentaux. En creusant le sentiment amoureux jusqu’à la moelle, il signe un film d'une sensualité brute, pourtant portée par des corps qui ont dépassé la quarantaine. Loin du glamour idéaliste et des standards aseptisés traditionalistes , Guédiguian filme son triumvirat (Ascaride, Darroussin et Meylan) avec une vérité fidèle à son cinéma.
Alors effectivement le film traite de l’adultère. Mais le jeu des cachoteries entre la femme, le mari et l'amant ne s’éternise pas, Guédiguian lève le rideau assez rapidement pour se tourner vers l’assujettissement sentimental et les choix familiaux qu’il engendre . Le titre lui-même annonce la couleur.
L’histoire gravite organiquement autour de ce trio d’acteurs fétiches, qui incarnent des personnages attachants, jamais caricaturaux et qui portent en eux une symbolique spatiale indispensable à l'équilibre de Marie-Jo. Daniel représente l’encrage sur Terre, la stabilité et la cellule familiale. Sa douleur est profondément palpable mais elle s’exprime sans aucune violence toxique. Face au déchirement de sa fille et à l'impuissance des sentiments de Marie-Jo, il subit avec une bouleversante humanité.
Marco représente lui la Mer, le mystère, la liberté et la passion physique. Conscient qu’il n'aura jamais Marie-Jo pour lui tout seul, il accepte les miettes de cet amour fou avec une mélancolie résignée.
Marie-Jo, quant à elle, navigue constamment entre ces deux pôles afin d’y trouver son équilibre. Sans jamais être présentée comme coupable ou fautive, elle est dépeinte comme ses deux hommes : une victime consentante d'amours qu'elle ne contrôle plus. Je ne dirais pas qu’elle semble innocente… mais elle est sans doute obstinée par son utopie amoureuse. Celle d'aimer simultanément deux hommes sans les faire souffrir, qui n’en peut plus que l’on exige que pour aimer l'un, il faille détruire et quitter l'autre.
Si la mise en scène de l’estaquéen est comme à son habitude épurée, elle n’en demeure pas moins imprégnée de l’ode poétique et humaniste propre à Guédiguian, qui pose sur ses trois protagonistes un regard d'une bienveillance infinie, cherche à les comprendre, à les aider. Chaque personnage souffre, mais souffre avec une dignité et lucidité que j’adore.
Bon j’admet quand même avoir trouvé la fin maladroite mais j’en retiens surtout le message, qui vient fissurer cette utopie charnelle et sentimentale :
A vouloir tout garder par peur de perdre, on finit inévitablement par tout perdre.