Marquis
7
Marquis

Long-métrage d'animation de Henri Xhonneux (1989)

C’est une bombe, un crochet violent pris à la face, une aventure exotique, triviale et imaginative aussi exaltante qu’assourdissante. On en sort ravi d’autant de créativité débridée et de transgression sophistiquée, mentalement un peu chancelant et débordé.

Après leur collaboration pour Téléchat, Henri Xhonneux en tant que réalisateur et Roland Topor pour le scénario et les dialogues s’enquièrent d’une relecture totalement libre de l’œuvre et du personnage de Sade. Les auteurs mettent en scène le Marquis dans le contexte de son enfermement à la Bastille, prison des nobles et dissidents au Régime, à la veille de la Révolution de 1789. Comme dans leur étrange série, ils confondes prises de vues réelles et animation, usant notamment d’animatronics. On retrouve d’ailleurs ici les mêmes digressions délirantes, mais à un niveau supérieur, puisqu’il s’agit de rien de moins que de figurations du désir le plus ivre et d’anthropomorphie de la bite ; tout le long du film, le Marquis s’entretient avec son compagnon, ce sensitif insatiable. Pour lui, l’iconoclaste, le visionnaire, ce sexe loquace n’est pas un outil, mais un alter-égo, un stimulant à la création et un regard plus frontal sur les péripéties et les enjeux immédiats.

L’ensemble est un hybride de fulgurances dépravées, d’échappées métaphysiques et d’intrigue à tiroirs. Dans la foulée, Xhonneux fournit des séquences SM des plus extrêmes (deux scènes de carnage érotique dignes des Hellraiser) adaptés des écrits du Marquis ; en empruntant la structure de la pâte à modeler, il renforce l’onirisme de ces instants tout en atténuant le choc moral et formel. C’est aussi l’humour, délicat et ravageur, qui rend le spectacle aussi charmant malgré ses outrances hardcore ; Xhonneux et Topor ont surtout cette monstrueuse manie de créer la confusion. Leur univers est le théâtre des déchaînements les plus scabreux et téméraires, mais le traitement est subtil, furieux et enfantin. La beauté de cette liberté sans limite, aux fruits attractifs quoique hautement morbides, est totalement assumée, de même que son horreur est délectable. Le film dégage un plaisir de goûter à l’interdit sans se corrompre ; il a le parfum d’un témoignage odieux mais lucide, celui d’un aventurier ouvrant la boîte de Pandore pour mettre en concurrence Enfers et délivrance sous ses yeux curieux et son joug puissant.

Pour autant jamais Marquis ne flirte avec les bas-fonds, pas plus que son logiciel n’intègre la rustrerie ou le simple et brut retour primal ; il vise le fantasmagorique et touche sa cible en transformant tous ses personnages et ses objets en élément d’une chorale pulsionnelle, précipitée sans aucun recul vers la jouissance allègre, que le décors soit sordide ou luxueux. Impudique et raffiné, il nous convie là où la société s’abandonne, où les mœurs se libèrent mais les hommes gardent leur grandiloquence (la compulsion à ordonner la dérive est permanente) ; la Bastille est une sorte de harem maudit et survolté, intégrant les fastes décadents et des gargouilles grotesques comme ce geôlier pervers et dégénéré. Le laid a sa place en tant que chaire à expérimentation. Ce voyage halluciné, farce délirante et objet de représentations et d’esquisses sublimes et cathartiques, cadencé de façon intuitive, offre une vision percutante et fantasque de la déconstruction menée à son terme ; et du caractère suave et délirant du décadentisme dans le cadre d’une société aristocratique reniant son intégrité pour se vautrer dans ses passions et mieux attirer le précipice.

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Zogarok
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le 24 sept. 2014

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