Le mitan des années 1970 fut pour Rainer Werner Fassbinder l'occasion d'accoucher de quelques-uns de ses meilleurs films. Ce furent ainsi Le Droit du Plus Fort, Les Larmes Amères de Petra Von Kant et - ici, en l'occurrence - le néanmoins trop méconnu Martha, drame psychologique redoutable et fascinant orchestré au travers d'une caméra mobile et rigoriste lui conférant des allures d'abstraction clinique, jouant sur un système d'attraction-répulsion en totale adéquation avec son sujet premier : l'emprise masculine conjuguée au principe de séquestration actée.
Si Margit Carstensen excelle dans le rôle-titre en femme frêle et soumise incapable de s'émanciper du schéma patriarcal de la société germanique contemporaine son partenaire de jeu Karlheinz Böhm n'est pas en reste dans la peau d'un bourgeois psycho-rigide obsédé par le contrôle, doué de penchants sadiques et destructeurs. L'on retrouve alors bon nombre de collaborateurs du cinéaste ( Peter Chatel, Günther Lamprecht, Kurt Raab, entre autres...), étayant un long métrage aux couleurs superbes et chatoyantes idéalement sublimées par la très belle photographie de Michael Ballhaus. Dans une atmosphère anxiogène au possible Fassbinder déploie la lente dégradation d'une pure victime du système phallocratique de la haute-bourgeoisie allemande, usant de silence et de sons accusés parfaitement équilibrés, n'ayant recours à la musique qu'à dessein de servir son propos au gré de quelques séquences mémorables d'humiliation entre Martha et son mari persécuteur.
Une Oeuvre rare mais indispensable, qu'il faut voir et revoir dans l'optique de mieux comprendre ce qu'est le Cinéma de Rainer Werner Fassbinder : un Art de la Cruauté n'épargnant rien ni personne, passant au crible les injonctions d'un système au travers d'un regard acerbe et froid, volontiers sinistre, comme à double-tranchant...