Le premier film de Sean Durkin propose une plongée troublante dans l’esprit d’une jeune femme en fuite, mais refuse habilement toute lecture simpliste. Plus qu’un récit, c’est une expérience sensible : un film qui se ressent dans les silences, les regards, les coupures brusques entre passé et présent. Derrière son apparente opposition entre la secte et la famille, il installe une tension diffuse, presque physique, où rien n’est jamais totalement stable.


La secte, d’abord, n’est pas réduite à une simple figure du mal. Elle est filmée avec une douceur trompeuse : lumière naturelle, gestes simples, chants, corps apaisés. Elle apparaît comme un espace de retrait, presque de respiration — loin du bruit du monde, du matérialisme, des injonctions sociales. On comprend, sensoriellement, ce qui attire Martha : la chaleur du groupe, la sensation d’appartenance, la promesse d’un nouveau départ. Mais peu à peu, des fissures apparaissent. Un regard trop insistant, un silence trop long, une règle implicite qui devient contrainte. La violence ne surgit pas comme un choc, elle s’infiltre. Elle dérange d’autant plus qu’elle coexiste avec des moments de calme et de beauté.


En miroir, la famille semble offrir un refuge clair : une maison lumineuse, un lac paisible, des gestes d’attention. Mais là encore, le film instille un malaise subtil. Les espaces sont vastes mais froids, les conversations hésitantes, les silences pesants. L’accueil est sincère, mais maladroit ; l’amour est présent, mais incapable de trouver le bon langage. La normalité devient elle aussi une forme de pression, presque imperceptible : il faut aller bien, se comporter “comme il faut”, oublier ce qui dérange. À travers ce cadre, le film esquisse une critique feutrée d’un certain modèle américain, où le confort matériel ne suffit pas à créer du lien.


C’est dans cet entre-deux que le film trouve sa véritable force. Aucun des deux mondes n’est pleinement rassurant. La secte enveloppe puis enferme ; la famille protège mais ne comprend pas. Martha circule entre ces espaces sans jamais pouvoir s’y ancrer. Et le spectateur, comme elle, perd ses repères : les temporalités se brouillent, les souvenirs surgissent sans prévenir, le présent est contaminé par le passé.


Reste une œuvre singulière, qui marque moins par ce qu’elle raconte que par ce qu’elle fait éprouver. Une sensation persistante d’inquiétude, de décalage, comme si quelque chose restait toujours hors de portée. En refusant les réponses claires, le film laisse le spectateur dans un état proche de celui de son héroïne : incertain, vulnérable, et durablement habité par ce qu’il vient de voir.

7,5/10

Marlon_B
8
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le 9 avr. 2026

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Marlon_B

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