En 1977, George A. Romero s'éloigne des morts-vivants qui ont fait sa réputation pour s'attaquer à une autre grande figure du cinéma fantastique : le vampire. Mais avec Martin, pas question de château perdu dans la brume ou de créature aristocratique. Ici, le vampire prend les traits d'un jeune homme timide et solitaire qui voyage en train avec une seringue hypodermique dans sa trousse de toilette et une lame de rasoir bien affutée dans la poche.
Martin affirme être un vampire. Pourtant, il ne possède ni crocs ni pouvoirs surnaturels. Il ne craint pas les crucifix et semble assez peu impressionné par l'ail. Pour boire du sang, il doit droguer ses victimes avant de leur ouvrir les veines. Romero débarrasse ainsi méthodiquement le vampire de tout son folklore pour poser une question simple : que reste-t-il du monstre une fois le mythe disparu ?
Le réalisateur prend soin de ne jamais vraiment répondre. Martin est-il réellement une créature surnaturelle ou simplement un jeune homme profondément perturbé, prisonnier d'une obsession qu'il a fini par transformer en identité ? Ses visions en noir et blanc entretiennent cette ambiguïté. Dans celles-ci, le quotidien sordide disparaît au profit d'un imaginaire romantique venu d'un autre temps. Martin peut enfin devenir le vampire de légende qu'il prétend être! Mais lorsque Romero revient au présent, il ne reste plus qu'un garçon maladroit qui tue pour assouvir ses pulsions.
Ce décalage donne au film une grande partie de sa force. Là où Dracula séduisait ses victimes dans des chambres plongées dans la pénombre, Martin doit composer avec des portes fermées ou des maris qui rentrent trop tôt, dans des situations qui confinent parfois au ridicule ou à l'absurde. Romero confronte constamment le fantasme à la trivialité du réel. La violence n'en devient que plus dérangeante, car dépouillée de tout romantisme.
Mais sous la cape que Romero arrache au vampire ne se cache pas seulement Martin. Sous la cape, il y a aussi Braddock, ancienne ville industrielle en dérive de Pennsylvanie, dont il filme les rues fatiguées et les maisons modestes. Le décor semble lui-même appartenir à un monde arrivé à bout de course. Le fantastique gothique a disparu, remplacé par une Amérique ouvrière en déclin où les monstres ne se cachent plus dans des châteaux.
À cette décrépitude s'ajoute le poids d'un héritage familial incarné par Cuda, vieux cousin de Martin. Pour lui, aucun doute n'est permis : Martin est un vampire et porte une malédiction ancestrale. Il brandit crucifix et gousses d'ail avec une conviction que le jeune homme accueille presque avec amusement. Pourtant, cette superstition participe elle aussi à enfermer Martin dans son identité. Il se proclame vampire autant que son entourage lui répète qu'il en est un.
C'est là que le film devient particulièrement troublant. Romero ne cherche jamais à excuser Martin. Derrière sa timidité et sa solitude, qui pourraient provoquer l'empathie, se cache un prédateur qui agresse et assassine. En refusant de lui donner une nature clairement surnaturelle, il nous prive également du confort qu'offre habituellement le monstre. Dracula appartient au fantastique. Des Martin existent.
La musique de Donald Rubinstein accompagne parfaitement cette déconstruction. Elle abandonne elle aussi le grand spectacle gothique au profit d'une partition intime, où le jazz côtoie des sonorités plus dissonantes. Le piano et les cordes accompagnent la solitude de Martin tandis que la voix apporte une mélancolie presque maladive. Comme Romero avec sa caméra, Rubinstein retire au vampire sa cape.
Martin est ainsi moins une réinvention du vampire qu'une autopsie de son mythe. Romero conserve le sang et la fascination pour la nuit, mais les confronte à un monde où la magie semble avoir disparu. Même le désir est ramené à quelque chose de maladroit, parfois sordide.
Et lorsque le fantastique s'efface complètement, il ne reste finalement qu'un jeune homme solitaire dans une ville qui se meurt, prisonnier d'une identité dont personne ne sait vraiment d'où elle vient.
C'est peut-être là que Martin devient le plus inquiétant. Lorsque le vampire perd sa cape, ses crocs et ses pouvoirs, le monstre ne disparaît pas avec eux.
Il devient simplement humain.