Deux ans avant Ernest Borgnine, Rod Steiger créait le personnage de Marty Pilletti pour la télévision sous la direction de Delbert Mann, rôle qui lui a permis d'être remarqué et a permis à Borgnine, qui lui a été préféré pour le grand écran, de gagner un Oscar.
J'ignore si Borgnine est meilleur - je n'ai pas vu le film, mais ce qui est sûr, c'est que Steiger est déchirant dans le rôle de ce boucher-charcutier de 36 ans complexé par son physique et souffrant de solitude. Un soir, il rencontre Clara, une femme laide aussi triste et complexée que lui.
Le format téléfilm en noir et blanc dégage un réalisme cru dénué de tout glamour. Les acteurs jouent en direct et sont filmés au plus près, ce qui augmente la force émotionnelle des confrontations et des scènes intimes entre les personnages. Acteur émotionnel par excellence, Steiger peut pleinement déployer son jeu, utilisant sa voix, son visage et son lange corporel pour exprimer la douleur, la lassitude et l'amertume de son personnage avec une intensité peu commune. Tout Steiger est déjà là, dans ce laissé pour compte las d'être rejeté et résigné à finir dans la solitude.
La scène où il exprime violemment son amertume face à sa mère qui le harcèle pour qu'il se marie est bouleversante. "I'm a fat ugly little man !", crie-t-il à sa mère. Et comme souvent avec Steiger, ça se termine par des larmes, puis par un rire mêlé de larmes. Je doute que Borgnine ait exprimé une vulnérabilité aussi crue et tenté une explosion émotionnelle aussi violente. Seul Steiger oserait ce genre de scène très casse gueule. On aime ou on n'aime pas. Moi, ça me bouleverse totalement.
Les scènes entre Marty et Clara sont magnifiques, vibrantes de sensibilité et de douleur contenue. Les deux acteurs sont en parfaite harmonie.
J'ai toujours été fascinée par le contraste très fort entre le physique massif et brutal de Steiger et son jeu hypersensible. Avec "Marty", ce contraste n'a jamais été aussi fort et fascinant. Imprévisible, entre brutalité et explosion de larmes, il est hypnotisant.