Sorti en 2008, Martyrs est un film français qui ne cessera de marquer les esprits, y compris à l’international. Souvent considéré comme l’un des films les plus perturbants du genre horrifique, il a souvent intrigué voire fasciné les fans en quête de gore et de sensations fortes. Mais qu’en est-il vraiment ? Toute cette violence peut obnubiler, au point que c’est la seule chose que l’on retient, mais que peut-on réellement tirer de cette oeuvre ?


Pour comprendre ce film, il nous faut revenir à son début. Et plus précisément lorsqu’on rencontre la famille Belfond, au travers d’une scène au caractère profondément banal. Illustrant un déjeuner en famille, elle peut paraître anodine, mais sert en réalité à planter le décor.

Alors que la famille s’installe autour de la table, la mère arrive à son tour dans la cuisine et crée immédiatement un contraste avec le reste de la famille. Elle est déjà habillée en tenue de travail, tandis qu’ils sont encore en pyjama. Elle reste debout un moment, ce qui appuie son rôle au sein de la famille. Un rôle où elle est visiblement aux commandes. Le premier rapport à la mort dans le film est ensuite introduit, lorsque la mère pose le cadavre d’une souris blanche sur la table. La famille est écoeurée, quoiqu’amusée. Mais la mère, elle, semble habituée et tient l’animal inanimé par la queue, le manipulant comme un objet insignifiant, au point d’en être risible.

Au moment où elle s’installe à table, elle tient des propos très crus et cyniques envers son fils et ses difficultés scolaires, qui m’ont interpellé et fait comprendre qu’elle est dépourvue de la tendresse qui caractérise normalement une figure maternelle.

Soudain, on sonne à la porte dans un ding dong encore une fois incroyablement ordinaire. Puis, tout bascule. Lucie, armée d’un fusil à pompe, tire sur le père. On est ainsi plongés dans une scène de vengeance cruelle, dans laquelle elle est possédée par une rage qu’elle tente d’exorciser. Mais sa palette émotionnelle est plus complexe qu’une simple colère. Elle est aveuglée par un désir de vengeance indomptable et corrosif puis, une fois la chaos terminé, dévastée face au massacre qu’elle a causé.

Notre personnage est rongée par les souvenirs traumatiques de son kidnapping. Mais aussi par la culpabilité d’avoir croisé une autre victime qu’elle n’a pas pu sauver lorsqu’elle s’est échappée, préférant courir pour sa vie… Elle est alors hantée et chassée par une créature difforme et zombifique, symbolisant le poids sur sa conscience. C’est à l’arrivée d’Anna, amie et amante de Lucie, que cette bête disparaît, lui laissant de lourdes cicatrices. Elle reviendra plus tard, et aura finalement raison de son hôte, qui n’aura d’autre solution pour se libérer que de mettre fin à ses jours. Anna, ne sachant où aller après la mort de Lucie, appelle sa mère. Elle découvre malgré elle une pièce derrière ce qui s’avère être un faux placard. Elle va s’y aventurer, et y faire de sombres trouvailles, qui vont redéfinir notre perception des événements, et du film en lui-même. Une prisonnière se trouve dans ces sous-sols, et Anna tente de la sauver. Mais la victime est froidement abattue sous les yeux d’Anna, par des personnes armées qui pénètrent dans la maison. C’est alors que le métrage va prendre une toute autre tournure, et s’enfoncer encore davantage dans le morbide…


Le déroulement de ce film est perturbant : plus on en voit, plus on se demande ce que l’on regarde et pourquoi… Et même si cela peut sembler contre-intuitif, et donner l’envie de zapper. Ce questionnement, qui nous frappe en tant que spectateur, amène à la nature fondamentale d’une telle oeuvre. On ne questionne pas une oeuvre divertissante, comme on ne va pas chercher à comprendre pourquoi on regarde un Blockbuster. Ces films, bien plus accessibles, offrent une vision d’ensemble assez nette sur leurs intentions et leur déroulé, en restant clair et en respectant souvent des règles de bienséance. On peut aisément y discerner une morale, qui peut parfois tomber dans le manichéen. Surtout lorsque ces oeuvres sont américaines et desservent le soft power de la nation. C’est également ce pourquoi Martyrs aborde des thématiques telles que l’individualisme et le pouvoir, le genre horrifique, bien qu’extrême (comme dans ce cas) est là pour dépeindre une réalité, surtout présente aux États Unis. Poussant ainsi à la réflexion dans une violence outrancière, qui, si on s’arrête à sa surface, demeure effectivement abjecte. C’est pourquoi le remake américain de ce film a autant été décrié, car il reprend une oeuvre sans la comprendre, ni la questionner.


Au delà de son caractère quelque peu politique, le film entame également une réflexion sur la vie après la mort (mais nan?!), la cupidité de l’homme et son besoin de réponse. C’est pourquoi ce sont de vieilles personnes, qui plus est, aisées (ce qui nous ramène à la thématique du pouvoir), qui attendent de connaitre ce qu’Anna a vu après son opération. Ils utilisent une femme et la réduise à un vulgaire cobaye pour découvrir ce qui se passe une fois passé trépas (p’tit clin d’oeil à l’individualisme, que c’est bien écrit.)…


En sachant tout ça, le thème du culte et de la secte apparaît comme évident. Mais essayons de creuser un peu plus. Tout d’abord, on a affaire à une organisation secrète, reposant sur des membres dociles agissant comme des miliciens. Ils répondent à une croyance, placée comme un idéal selon lequel la quête des martyrs est le but à poursuivre. Toute victime engendrée pour accomplir cet objectif ne sera donc que collatérale, ce qui nous amène à la notion de sacrifice pour servir une cause, pratique évidemment répandue dans ce genre de groupuscule. De plus, le personnage charismatique nommé « Mademoiselle » est semblable à un gourou, un leader taciturne. Tout ça, prenant place au sein d’une société bourgeoise et élitiste. On a donc bien les caractéristiques d’une secte, mais remises au goût du jour. Bien loin des clichés préétablis et beaucoup plus froide et clinique.


Maintenant que l’on comprend mieux le scénario et les messages du film, parlons de l’accueil du public et de ce qu’on en pense vraiment. J’ai plus tôt évoqué la notion de bienséance, concept complètement ignoré par le metteur en scène. Ce qui me ramène donc à une certaine projection à Cannes, qui fera rentrer le long métrage dans la légende des films les plus insoutenables de l’histoire du festival. Parmi les projections les plus controversées, au même rang que Salo ou les 120 Journées de Sodome, mais aussi Irréversible. Une taulée tous les 15 ans donc…


En ce qui me concerne, et d’un point de vue plus personnel, j’ai beaucoup aimé le style de ce film : son image brute avec du grain. Ses mouvements de caméra saccadés, nous permettant de vivre l’action intensément. Toujours du point de vue de l’image, la colorimétrie est remarquable, notamment lors des tous derniers plans. Que ce soit lors du rassemblement des invités dans le salon, au ton noir, comme des funérailles. Ou lorsqu’on peut voir Anna, en plongée (sans mauvais jeu de mot), dans ce plan final. Marquant, glaçant et accompagné d’un sound design perçant et familier (il me semble qu’il a été réutilisé mais je ne saurais retrouver dans quoi). Les décors du film contribuent aussi à son ambiance. La maison familiale est froide et impersonnelle, et s’apparente plus à un laboratoire qu’autre chose…

Sans remarque ni interprétation particulière, j’ai également été intrigué par de petites structures métalliques que l’on peut apercevoir à deux reprises dans le film. D’abord lors de la scène du dortoir, sur la table de chevet à coté d’Anna. Elle a un bruit reconnaissable et entêtant, comme les aiguilles d’une horloges. Mais aussi plus tard (je n’ai pas su retrouver le moment, oups).


Dans un registre un peu plus critique et négatif à présent, passons en revu les points faibles du film. Ces choses qui m’ont fait tiquer, voire déplues.


Premièrement, l’acting que je trouve assez peu convaincant à certains moments. Notamment avec l’interprète d’Anna, qui a tendance à surjouer au début du film (pourquoi tu balances ton sandwich?), puis nous emporte et gagne en justesse, à mesure que son personnage se développe et s’approfondit. On peut aussi faire ce reproche à Mademoiselle, qui, malgré son charisme, aurait pu être davantage convaincante, en particulier lors de son monologue avec Anna… Loin d’être ridicule, la scène aurait tout de même pu être mieux par bien des aspects, de la réalisation en passant par le montage. Bref, le rendu aurait pu être encore plus étouffant.


Ensuite, le personnage de Lucy, est quelque peu creux et quasi uniquement défini par ses traumatismes et la volonté de vengeance qui en découle. Sa tendance à s’auto-mutiler et sa compulsivité quant au fait de s’ôter la vie est également une mécanique qui devient irritante, et nous détache émotionnellement du personnage, bien qu’il dépeigne une réalité derrière ce désir ardent de vengeance, qui, une fois accompli, ne laisse qu’un vide béant, et ne fait pas taire la culpabilité.


Enfin, on pourrait parler de la longueur qui s’installe lorsque l’on atteint une heure de film. Les séquences deviennent longues et répétitives. On y voit Anna se faire nourrir, puis tabasser. Jusqu’à ce que les séquences de brutalité deviennent de plus en plus insoutenables, à mesure que notre personnage s’éteint et n’a plus la force de se défendre.


Ce qu’on peut toutefois retenir, c’est que les principaux « défauts » du film (hormis le mauvais jeu d’acteur) servent un propos et ne demeurent pas injustifiables ou simplement mal branlées. C’est toujours pour amener quelque chose, quitte à nous le marteler.


En conclusion, Martyrs est un film à la mise en scène crue et au style bien défini, qui porte des messages forts et nous plonge dans un scénario macabre. Insoutenable et épuisant, il vient rapidement à bout de son spectateur et le plonge dans ses retranchements les plus profonds, dans le but de le pousser à se questionner. La preuve étant les derniers mots

du film, prononcés par Mademoiselle avant son suicide : « doutez ».

Cela me ramène à Descartes et son doute comme certitude existentielle (merci la philo en terminale). S’arrêter au caractère macabre et violent du film est donc une méprise sur tout son message, réel et ancré dans notre réalité. Tout comme sa violence fulgurante, qui lui est si caractéristique.

jackassboy
7
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le 19 juin 2025

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