Ah, le cinéma des années 1990 ! Cet étrange laboratoire hormonal où se mêlaient la comédie la plus burlesque, les pulsions adolescentes les plus crasses, et — parfois — des éclairs de génie qui transforment le grotesque en or pur. Et dans ce panthéon joyeusement perturbé, Mary à tout prix (There’s Something About Mary, pour les amateurs de VO et de shampooing douteux) trône tel un monument à la gloire du rire libéré de toute bienséance, érigé par deux démiurges en bermuda : les frères Farrelly.
Dès ses premières minutes, le film donne le ton : il ne reculera devant rien. Mais vraiment rien. Imaginez un monde où le politiquement correct est ligoté dans un placard pendant qu’un chien est électrocuté, qu’un détective privé simule une paralysie pour séduire sa proie, et qu’un jeune Ben Stiller, plus maladroit que jamais, connaît le pire accident de braguette de l’histoire du cinéma — le tout avant même la fin du premier acte. Ce n’est pas une comédie romantique, c’est une épreuve d’endurance hilarante.
Mais réduirait-on Mary à tout prix à ses gags salaces, à ses situations outrancières, à son humour qui semble parfois écrit à l’encre d’un adolescent prépubère, on commettrait un contresens majeur. Car sous ses dehors de farce potache, c’est une véritable machine de précision comique, réglée comme une montre suisse par des horlogers fous.
Cameron Diaz, ici au sommet d’un charisme solaire et dévastateur, incarne une Mary qui ne se contente pas d’être l’objet du désir de tous les hommes du film — elle en est la raison d’être. Avec son sourire de spot publicitaire, son regard malicieux, et cette aisance naturelle à incarner la “fille cool” qu’on ne rencontre qu’au cinéma (et encore, pas souvent), elle électrise chaque scène, comme si Meg Ryan et Brigitte Bardot avaient fusionné dans un laboratoire top secret sponsorisé par les studios hollywoodiens.
Autour d’elle gravite une galerie de prétendants pathétiques, menteurs, obsessionnels, parfois carrément inquiétants — et tous furieusement drôles. Ben Stiller, parfait dans ce rôle d’anti-héros maladroit à qui rien ne réussit (surtout pas la fermeture éclair), trouve ici son personnage-symbole. Il souffre, il rame, il sue, mais il persévère. L’amour, chez les Farrelly, se mérite. Même s’il faut affronter un stalker en béquilles, un voisin exhibo et un chien camé.
Les Farrelly, justement, opèrent ici une sorte de miracle artistique : marier la vulgarité la plus frontale avec une forme de tendresse inattendue. Leur mise en scène, faussement simple, orchestre un chaos burlesque où chaque élément semble prêt à exploser de manière imprévisible. Mais derrière le grotesque, il y a une réelle affection pour leurs personnages, même les plus odieux. Et c’est peut-être là leur plus grande force : faire rire sans jamais mépriser.
Le film jongle avec les tabous, les retourne, les catapulte, les digère, puis les ressert dans un grand éclat de rire. On se souvient, bien sûr, de la fameuse scène du “gel coiffant” — devenu instantanément un classique du non-sens grivois — mais chaque séquence ou presque recèle une trouvaille comique digne d’être étudiée en master de cinéma : la résurrection canine, les chorales grecques surgies de nulle part, les mensonges invraisemblables de Matt Dillon, hilarant en prédateur de bas étage, le tout nappé d’un romantisme candide qui étonne et émeut.
On rit, certes, souvent à gorge déployée, parfois à contrecœur (tant pis pour la morale), mais toujours avec cette étrange sensation de plonger dans un univers où le bon goût a laissé les clés à l’absurde — et où cela fait un bien fou. Car Mary à tout prix est peut-être, au fond, un manifeste. Celui d’un cinéma qui ose, qui se fiche des conventions, et qui préfère toujours le gag qui tache au bon mot qui rassure.
On pourrait s’amuser à y voir une relecture trash des grandes comédies romantiques classiques, un Bringing Up Baby sous acide, où les conventions du genre sont dynamitées une à une : ici, le prince charmant est un nerd semi-dépressif, les épreuves de l’amour consistent à fuir un chien psychotique ou une obsession capillaire embarrassante, et le happy end... est heureux justement parce qu’il est improbable.
Les critiques de l’époque — du New York Times à Première — ont salué l’audace, l’inventivité, la puissance comique du film. Certains l’ont même comparé aux grandes heures du slapstick, citant les Marx Brothers ou Blake Edwards. Et ce n’est pas usurpé. Car derrière son apparente légèreté, Mary à tout prix témoigne d’un sens du rythme, d’une science du timing, d’une précision dans l’écriture humoristique qui forcent le respect. Les Farrelly, avec cette œuvre, ont prouvé qu’on pouvait tutoyer les sommets en glissant sur une peau de banane.
En fin de compte, Mary à tout prix n’est pas simplement un bon film comique. C’est un chef-d’œuvre du rire irrévérencieux, un uppercut burlesque, une ode au mauvais goût sublimé, une déclaration d’amour à tous ceux qui continuent de croire que le rire est une chose trop sérieuse pour être confiée aux gens sérieux.
Et s’il fallait une preuve ultime de son génie : qui, vingt-cinq ans plus tard, ose encore parler de gel capillaire sans détourner les yeux ?