Mata
5.7
Mata

Film de Rachel Lang (2026)

Rachel Lang n'arrive pas au thriller d'espionnage par hasard. Officier de l'armée française autant que cinéaste, elle a construit les deux premiers actes de sa filmographie sur le territoire militaire vu de l'intérieur - Baden Baden d'abord, puis Mon Légionnaire, portrait intime des épouses attendant un retour dont elles ignorent la date et parfois la forme. Ici, Mata, agente du service action de la DGSE, rentre du Niger blessée, seule, son compagnon Antoine disparu quelque part dans le désert après une opération qui a mal tourné. À son retour, on la recycle à la DGSI dans un rôle de mentor (une mise au placard déguisée en réaffectation) qu'elle transforme en mission officieuse : en formant la jeune Héloïse aux techniques de contre-espionnage pour enquêter parallèlement sur ce que ses supérieurs cherchent visiblement à enterrer.

La filiation revendiquée est double, et elle pèse lourd. D'un côté, Le Bureau des Légendes, la série de Canal+ qui a redéfini les standards du thriller d'espionnage français en prenant le temps de construire l'ambiguïté morale de ses personnages et l'opacité des institutions. De l'autre, John le Carré, dont toute l'œuvre romanesque repose sur la conviction qu'un agent, comme tout être humain, ne connaîtra jamais la totalité de la réalité dans laquelle il opère. Ces deux modèles ont en commun d'avoir trouvé la forme adéquate à leur propos - la série pour l'un, le roman feuilletonné pour l'autre. Lang veut en distiller l'essence en cent minutes de long métrage, et ce format se révèle structurellement insuffisant pour ce qu'elle a en tête. Non pas que le cinéma soit incapable de complexité (La Taupe de Tomas Alfredson le prouve) mais parce que Mata n'a pas trouvé le principe de compression qui lui permettrait de tenir en une seule respiration ce que ses modèles déploient dans la durée.

Le second hic, c'est que tout est filmé avec la même caméra distante, le même régime de lumière neutre, dans chaque lieu et chaque situation, sans jamais différencier les espaces selon leur charge dramatique. La planque dans les Alpes aurait dû être autre chose que les couloirs de la DGSI. Elle est filmée avec la même indifférence tonale, comme si l'esthétique du dépouillement - plus proche du téléfilm d'ailleurs - était devenue une habitude plutôt qu'un outil. Puis, le hors-champ n'existe presque pas. Il est convoqué à des fins purement narratives, pour documenter une révélation ou faire avancer l'enquête, sans jamais devenir ce qu'il est dans le meilleur cinéma d'espionnage : une source d'angoisse permanent.

Ce vide du hors-champ contamine la direction des acteurs, et aucun d'eux n'en sort vraiment indemne. Eye Haïdara, révélée dans des registres vifs et solaires, est ici méthodiquement mise en sourdine. Le contre-emploi est lisible sur le papier mais la narration ne lui donne jamais les conditions pour s'incarner vraiment. La suspension de crédulité ne s'installe pas. On regarde une actrice jouer une agente. Joséphine Japy, en jeune protégée censée fonctionner comme double inversé de Mata, pâtit du même problème avec moins de matière encore pour compenser. Le dispositif du mentor et de l'apprentie devrait permettre d'extérioriser les conflits intérieurs du personnage principal en les projetant sur quelqu'un d'autre - montrer ce qu'elle était, ce qu'elle ne veut plus être, ce qu'elle risque de transmettre. Mais sans direction précise, sans que les deux actrices semblent habiter le même espace dramatique, la relation reste une mécanique narrative plutôt qu'une tension vivante.

Le twist final, annoncé de trop loin pour surprendre quiconque, cristallise les défauts du projet à tenir sa promesse. Si l'idée centrale est bien celle de Le Carré (personne ne sait jamais tout, la vérité est toujours partielle et contaminée) alors la résolution de l'intrigue devrait rester ouverte, ambiguë, inconfortable. Elle devrait laisser Mata, et le spectateur avec elle, dans l'impossibilité d'une certitude totale. Au lieu de cela, le film ferme ses propres portes, range ses révélations, distribue les responsabilités. Malheureusement, je ne sauve pas grand chose.

cadreum
3
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le 12 juin 2026

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