Ryan Reynolds en pilote automatique dans la Guerre tiède

Le mirage de la nostalgie sous perfusion Apple TV+

En ces temps de marasme industriel où Hollywood, terrifié par la prise de risque, préfère exhumer la dépouille des années 80 plutôt que de penser le présent, Mayday débarque sur Apple TV+ avec la lourde tâche de ressusciter la sainte trinité du buddy movie d'action de la Guerre froide. Le pitch tenait sur un ticket de métro : en 1987, un pilote d’élite américain se crashe en URSS et s'associe avec un ex-agent du KGB nostalgique du rêve américain pour rejoindre l'ambassade.


Sur le papier, la promesse d'un croisement entre Tango & Cash, Double Détente et Top Gun pouvait arracher une moue d'intérêt aux nostalgiques du cinéma de genre décomplexé. À l'arrivée, le film n'est ni une catastrophe industrielle ni un divertissement mémorable : c'est un produit tiède, poli aux coins par les algorithmes de la firme à la pomme, qui mérite tout juste la moyenne.


L'ankylose Ryan Reynolds : Le piège de l’éternel « Deadpool arc »

S'il y a un symptôme fascinant à disséquer dans ce long-métrage, c'est la réification totale de Ryan Reynolds. Depuis le succès matriciel de Deadpool en 2016, l'acteur canadien ne joue plus des personnages : il loue sa propre franchise comportementale. Punchlines méta, détachement postmoderne, humour potache et cynisme hilare face au danger : le virage de carrière est devenu une voie sans issue.


Dans Mayday, Reynolds est censé incarner un pilote militaire surentraîné bloqué en territoire ennemi. Pourtant, impossible d'y croire une seule seconde : l'acteur traverse le film avec la même posture du « mec qui s’en fout et fait des blagues » qu'il baladait déjà dans Hitman's Bodyguard ou Red Notice. Son personnage est hermétique à la souffrance et au contexte ; une branche lui traverse la cuisse au parachutage, mais trois scènes plus tard, la magie du scriptocentrisme hollywoodien et de l'armure d'ironie rétablit sa mobilité. Reynolds est devenu l'incarnation de l'acteur-marque : un produit calibré qui désamorce le dramatique par la vanne continuelle, tuant dans l'œuf toute possibilité d'enjeu véritable.


Kenneth Branagh et la marotte du Russe en toc

Face à lui, Kenneth Branagh poursuit sa grande traversée des clichés slaves entamée dans TENET. Depuis qu'il a goûté aux joies de l'accent accentué et du cabotinage en costume de magnat ou d'agent soviétique, le Shakespearien semble incapable de résister à l'appel du folklore russe de caricature.


Ici, Branagh troque la violence sociopathe et le machisme d'Andrei Sator dans TENET contre une version « adoucie » mais tout aussi codifiée : l'ex-KGB repenti, fasciné par la culture populaire américaine et prêt à tout pour rallier la terre de la liberté. Si l'acteur britannique apporte indéniablement un certain métier et quelques moments de comédie physique efficaces, son interprétation souligne le problème structurel du film : nous ne sommes pas face à des figures dramatiques habitées, mais face à une marionnette théâtrale qui récite son amour du capitalisme occidental face à un Reynolds stoïque.


Analyse politique : Le centrisme mou du cinéma de la réconciliation


Sur le plan idéologique, Mayday offre un spectacle particulièrement édifiant de la lâcheté bourgeoise contemporaine.


Le film tente maladroitement de vendre une ligne « pacifiste » et neutraliste : si l'URSS et les États-Unis s'affrontent, ce serait uniquement la faute des « politiques » et du « système », tandis que les peuples, eux, ne demanderaient qu'à fraterniser autour d'un burger et d'une cassette vidéo. Cette vision idéaliste dépolitise totalement les enjeux matériels, géopolitiques et idéologiques de la Guerre froide pour la réduire à un simple malentendu bucolique.


Pire encore, le scénario commet un anachronisme moral typique des productions contemporaines : il téléporte dans l'année 1987 des sensibilités morales et des discours sociétaux directement extraits de l'année 2026. En plaquant ces normes modernes sur des militaires de la fin du XXe siècle sans le moindre travail de contextualisation historique, le film ne fait pas preuve d'engagement : il pratique un vernis progressiste de surface totalement indolore et parfaitement compatible avec les exigences marchandes de la plateforme.


Une mise en scène lissée et sans sève

Formaté pour le visionnage domestique, Mayday manque cruellement de chair et de nervosité plastique. En dehors d'un prologue d'affrontement aérien numérique plutôt propre et rythmé, la réalisation s'effondre dès que le récit touche le sol :


Des incrustations sur fond vert embarrassantes qui trahissent la froideur des studios et l'absence totale de conditions réelles de tournage.


L'absence de corps et de sang : pour garantir un classement tous publics, la violence est aseptisée, vidant le genre de sa substance organique et de sa rugosité.


Un recyclage mécanique de Top Gun et d'hymnes pop (jusqu'à gaspiller du Bruce Springsteen) qui relève davantage du réflexe pavlovien que de l'hommage cinématographique sincère.


Verdict

Mayday n'est pas un navet infâme ; le métier de Kenneth Branagh et deux ou trois réparties bien senties parviennent à arracher quelques sourires et à meubler une fin de soirée. Mais au regard de son potentiel et de son sous-texte politique tiède, le film s'abîme dans le ventre mou de la production hollywoodienne actuelle : un divertissement sous contrôle judiciaire, étouffé par la formule répétitive de sa star et l'incapacité d'Apple à proposer un vrai cinéma de genre qui ait du sang dans les veines.

Créée

il y a 7 jours

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